En temps de guerre, à soi-même faire allégeance

Auteur invité - 11.02.2019

Livre - Le transfuge Siegfried Lenz - Robert Laffont Pavillons - Transfuge Allemagne Russie


ROMAN ÉTRANGER — Des soldats perdus dans les marais, des moustiques obsédants, des balles tirées à la dérobée depuis la cime des bouleaux… La Seconde Guerre mondiale tire à sa fin, il va falloir choisir son camp. Une urgence qui marque ce roman écrit en 1951 par le grand écrivain allemand de l’après-guerre Siegfried Lenz (La leçon d’allemand, trad. Bernard Kreiss, 1968) et jamais publié de son vivant.
 


Dans un monde délité qui va se figer autour de nouvelles lignes de fracture, c’est une formidable interrogation sur la morale et la liberté, mais aussi la fraternité, autour de l’histoire de Walter Proska, un soldat allemand qui rejoint l’armée russe.

Tout se passe en Prusse orientale, plus précisément en Mazurie, connue pour ses centaines de lacs et aujourd’hui en territoire polonais, théâtre aussi du Roi des Aulnes de Michel Tournier. Les personnages parlent allemand, polonais ou des dialectes plus ou moins slaves. C’est la région natale de Lenz (1926-2014) qui lui-même, enrôlé à 13 ans dans les Jeunesses hitlériennes, a déserté en 1943 puis, fait prisonnier, est devenu traducteur pour les Britanniques.

Proska, désigné tout du long comme « l’assistant » — la clef se cache au cœur du roman, c’est « l’assistant de la conscience » — rencontre la peur, la méchanceté, la bêtise des gradés, mais aussi la camaraderie, surtout avec un jeune soldat surnommé, lui, « Petit pain au lait », et même l’amour, avec celle qu’il baptise « Ecureuil » au gré de leurs rencontres furtives, une résistante dont il tuera le frère sans le savoir.

Le rôle d’oracle revient à Petit pain au lait, premier à déserter. « Nous devrions charrier dans les cœurs le fumier de la liberté et y planter le scepticisme », dit-il, « nous devons nous défier des joueurs de flûte nationaux ».

La nature est constamment magnifiée, dans cette région sauvage aux confins de l’Ukraine et la Biélorussie, à l’histoire mouvementée, ravagée par les guerres napoléoniennes « être, une fois seulement, un élément, eau ou terre (...). Nous nous rencontrerons, frère, quand nous serons un élément. »

Une fraternité violemment questionnée par un résistant, geôlier de Proska avant sa défection : « Dès que vous êtes vaincus, vous voulez être nos frères. »

Tout au long de ces pages, traduites par Frédéric Weinmann, le style fouette l’imagination, avec des évocations surprenantes – « il portait un fusil d’assaut sur le dos avec la même aisance qu’une mère africaine son enfant » – ou émouvantes – la nuit où se décide leur destin, Proska et Petit pain au lait sont « comme des pigeons sur l’aiguille d’une horloge en haut d’une tour ».
 
Des scènes étonnantes aussi - un rendez-vous amoureux dans une salle de bal oubliée, une mission de propagande avec un gramophone jouant à plein volume sous les bombardements.

L’histoire même de la publication de ce roman, le deuxième rédigé par Lenz, fascine. Retrouvé après sa mort, il est publié en 2016 par son éditeur qui l’avait initialement refusé: à l’époque, l’homme chargé d’évaluer le manuscrit était en fait un ancien partisan du régime nazi, qui voyait d'un mauvais peil cette histoire de transfuge.

L’heure des comptes n’avait pas encore sonné.
Laure Amblesec



Siegfried Lenz, trad. allemand Frédéric Weinmann  - Le transfuge - Robert Laffont - 9782221198230 - 21 €


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Pour approfondir

Editeur : Robert Laffont
Genre :
Total pages : 340
Traducteur :
ISBN : 9782221198230

Le transfuge

de Siegfried Lenz(Auteur) Frédéric Weinmann(Traducteur)

Le dernier été avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, le soldat Walter Proska est affecté dans une petite unité chargée d'assurer la sécurité d'une ligne de chemin de fer au plus profond de la forêt, à la frontière de l'Ukraine et de la Biélorussie. Dans cette région marécageuse, une poignée d'hommes étourdis par la chaleur, assaillis par les moustiques et abandonnés par leurs propres troupes face aux résistants doivent également subir les ordres de plus en plus absurdes et inhumains de leur caporal-chef, en proie à la folie. Le temps passe, les soldats s'isolent. Guettés par la démence, hantés par des désirs de mort. Et Proska cherche la réponse aux questions qui l'obsèdent : entre le devoir et la conscience, quel est le plus important ? peut-on agir sans devenir coupable ? et où est Wanda, cette jeune résistante polonaise qu'il ne parvient pas à oublier ?

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