Enculée, Pierre Bisiou

Clément Solym - 16.09.2008

Livre - enculee - Pierre - Bisiou


[La lecture de cet article implique que vous avez plus de 18 ans, ou alors que la sexualité et les choses qui y sont reliées (fantasmes, actes sexuels, etc.) ne vous choquent pas. C’est mieux, si, si…]
 

Depuis la dernière lecture du marquis de Sade, et tout particulièrement de La philosophie dans le boudoir, je n’avais pas eu l’occasion de lire un livre dans lequel la sodomie était portée aux nues. Et ce n’est rien de le dire. Le divin marquis hisse cette pénétration au rang du sublime, et – je cite de mémoire défaillante – fait dire à l’un de ses personnages : « Madame, certaines de mes connaissances ne vous enculeraient pas, du fait que vous êtes femme. » Pardon pour l’imprécision, mais l’idée est plus que respectée.
 

Entrer dans l’anonymat le plus total d’une liaison aussi charnelle, voilà qui peut rebuter. Et disons-le tout net, on ne pénètre pas Enculée comme l’on se délecte d’Histoire d’Ô. Et pourtant… Plus qu’un éloge de la sodomie – ah, ces maudites quatrième de couverture ! – on découvre ici un véritable culte de la pratique anale, dont le vocabulaire choisi et riche permet une déclinaison qui épargne le vulgaire et le grossier. ‘Enculée’, c’est une pratique démesurée de l’anus, comme temple votif de l’amour, mais surtout, comme lien réciproque de plaisir.
 

Car on n’y parle pas d’une jouissance égoïste et mâle, comme cette tendance peut souvent le laisser croire. Ici, les deux amants consentent à cette possession du corps, y aspirent et la désirent. Elle est pur plaisir, contact repoussant les limites de la chair et aboutissement. Et c’est plutôt pas mal décrit.
 

Au fil des pages, on glisse dans une sorte de blason de l’anus, ce petit poème dédié à une partie de l’anatomie féminine, d’ordinaire. Brassens avait fait le sien avec le con féminin, déplorant ce petit mot partagé avec une foule de gens, Bisiou fera de l’œillet le sien. Peut-être s’éloigne-t-on un peu de la traditionnelle expression du blason, mais l’intention est là. Et osant, je dirai qu’elle n’a pas à trop rougir face à l’ode de Brassens.
 

« Mais quel intérêt ? », demanda-t-on, comme je parlais ce cette lecture improbable. Le titre aurait dû orienter sur une voie, mais une pudeur me retenait. L’intérêt… Aucun. La simple gratuité d’un plaisir crié et hurlé parfois. Le paroxysme de la jouissance. Sade sans le libertinage provocateur. L’intimité suprême avec tendresse et complicité. Tout ici n’est que partage. Oh, le narrateur sait ce qu’il convoite et l’on ne baigne pas dans un flot de mièvreries. Il existe en filigrane une certaine manipulation pour parvenir à ses fins, mais on profite de ses pensées pour retrouver les siennes. Le plaisir réside aussi dans son obtention. Dans l’accomplissement du désir.

On manipule des sex-toys, on se caresse, on se prend en photo, on imagine, on se raconte, dévoilant des aventures passablement anecdotiques…
On parle de sexe et de cet accomplissement, avec la désinvolture d’une époque qui n’a plus rien à cacher. Si tout cela pouvait être vrai, et ne pas dégénérer…
 

Je ne pensais pas arriver à écrire cette phrase, mais j’aime bien Enculée. Ce livre est un plaisir goûtu, finement écrit, appartenant à la littérature érotique, puisqu’il faut bien classer les livres, certes, mais que tout hédoniste devrait recenser dans sa bibliothèque. L’hédoniste averti, bien évidemment. Mais pour un premier roman, Pierre Bisiou fait claquer les portes de Stock avec un texte élégant, souple et entraînant. Entraînant vers la découverte, l’exhibition et le voyeurisme, voire la confession. Mais que l’on dévore avec joie.
 

Contre-avis de Nicolas :
 

On partagerait sans peine l’avis de Clément. Le livre est bel et bien fait, le style n’a rien à se faire reprocher, mais le public se plongera dans un enchevêtrement d’actes sexuels continus et permanents. On ne fait que s’enculer – ou presque – dans ce livre. Et même si on le fait bien, on se lasse sans peine. On pourrait se lasser, plutôt. La diversité des actes est riche, même si l’on reste en permanence dans le sexe, celui de l’une ou de l’autre.
 

À découvrir, probablement, en sachant où l’on s’aventure…

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