Enfants du diable : On peut quitter son pays mais le pays ne vous quitte pas

Radu Bata - 08.03.2016

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Il y a des livres plus bouleversants qu’un ouragan. Enfants du diable est de ceux-là. C’est un livre-choc, loin des exercices livresques auxquels se livrent les écrivains à la mode, consacrés par les tops et/ou les marchés. C’est une histoire sans concessions, arrachée aux tripes, à l’imaginaire collectif d’un peuple. Une histoire découpée en petits chapitres, illuminée par l’urgence de l’écriture, comme un devoir de mémoire trop longtemps ajourné.

 

 

 

 

« Enfants du diable » est une maison hantée par les fantômes de la Roumanie des années 80. 

 

Pendant que l’Occident dansait sur « Heart of glass » de Blondie ou « Cœur de loup » de Philippe Lafontaine, sur le versant oriental du continent, les femmes étaient obligées d’avoir 5 enfants, malgré d’incroyables pénuries, malgré le manque d’assistance et de médicaments, et beaucoup de gosses se retrouvaient à la rue, dans des orphelinats ou, plus rarement, dans des familles d’emprunt.

 

Au XIXe siècle, les orphelins de Dickens et Malot s’en tiraient mieux et un tel sujet aurait pu sombrer dans un « archipel du goulag » sans le talent de conteuse de Liliana Lazar et la galerie de personnages auxquels elle a greffé une âme. 

 

Très attendue après le succès de « La terre des affranchis » (éditions Gaïa, 2009), roman de début récompensé par une multitude de prix, Liliana Lazar renoue avec la nature sauvage qu’elle connaît si bien (la couverture nous apprend qu’« elle a grandi dans une forêt du nord de la Roumanie où son père était garde forestier ») et que nous devinons — ici aussi — en harmonie avec l’animalité des hommes.

 

Fruit du hasard, d’un prêté pour un rendu, une maternité « au temps du choléra » (« choléra » était le surnom de la femme du dictateur Ceausescu) sera le fil conducteur d’une série d’aventures personnelles étonnantes — être mère est un voyage initiatique qui réserve une foule de surprises, surtout en milieu hostile.

 

Bien documentées, les données historiques de ces années-là vont croiser le fer avec les données fictionnelles pour un récit noir mené tambour battant, un récit où les syncopes et les ellipses sont légion — dans les interférences des perspectives et des trames narratives, les non-dits en disent plus long qu’on peut supposer. Et, comme dans un bon polar, le lecteur remplit les cases vides — l’auteure échange avec lui des regards d’intelligence. 

 

Liliana Lazar écrit directement en français, sa langue d’accueil, mais elle situe ses contes au bout de l’Europe, en son pays d’origine, quelque part à la marge de la civilisation, là où l’instinct et les traditions locales font fi des lois (et parfois même des vies). Grâce à elle, à Liliana, à son microcosme fantasque qui change de méridien, grâce aux mutants du « global village », la littérature — ce bon vieux vampire toujours assoiffé — reçoit du sang neuf, un transplant de culture imprévisible, un coup de main venu d’ailleurs. 

 

Liliana Lazar a donné corps — sensible et attachant — à des destins aux confins de l’humanité, des destins croisés qui relancent sans cesse l’attention du lecteur. Des personnages à l’équilibre fragile qui nous poursuivent longtemps après avoir fermé le livre — comme un chant de sirène, comme un appel de détresse, comme un amour raté de près.  

 

« Enfants du diable » n’est pas que le roman d’une maternité, c’est aussi le roman d’une ère et d’une population marquée au fer, c’est aussi une écriture alerte, au scalpel, qui en fait un « page-turner » et une fable de l’existence. Avec ce deuxième ouvrage, Liliana Lazar continue de nous éblouir en explorant la matière grise et rouge sang des êtres humains. 

 

À l’époque du « génie des Carpates »,

 

on appelait « enfants du diable », les enfants non désirés, lâchés, abandonnés par leurs géniteurs. Sur cette « terre des hommes », nous arrivons tous comme « enfants de dieu » mais gare aux parents indignes/de nation/d’adoption : ils peuvent à tout moment nous faire basculer dans un univers néfaste, en faisant de nous des « enfants du diable ».