Entre béton et bitume, une rose dans le Spanish Harlem

Clément Solym - 11.09.2012

Livre - Fleur de béton - barre d'immeubles - fenêtres


Salvatore et Angelina Milano ont quitté leur Sicile natale avec la promesse d'un avenir meilleur : Salvatore a trouvé un emploi dans une usine de construction automobile en banlieue de Paris. Quand ils arrivent dans la Cité des 6000 (les six mille logements construits à la hâte pour héberger autant de familles), ils n'ont d'yeux que pour cet appartement au confort qu'ils découvrent moderne et où ils vont pouvoir vivre avec leurs enfants qui naîtront là : Antonio, Sonia, Rosa Maria et Anna.

 

Mais après des années de dur labeur, Salvatore est remercié, voué au chômage de très longue durée, brisant son estime personnelle, sa fierté de mâle méditerranéen qui sombre progressivement dans une profonde déprime seulement soignée au mauvais vin, manque de moyens oblige.

 

Ceci n'arrange rien aux relations difficiles qu'il entretient avec Antonio qui a découvert la culture à l'école et ne donne aucun écho au travail manuel qui fait les hommes dans l'esprit de Salvatore. Lequel soigne leurs divergences de vues à coups de ceinturon quand les terribles colères prennent le dessus.

 

Après qu'Antonio a été découvert mort sur le parking du supermarché voisin, rapidement catalogué par la police comme résultat d'une overdose, Salvatore refusera même d'accompagner son fils jusqu'au cimetière.

  

Portrait © Jean-Marie Reffle

Terriblement bouleversée par la perte de ce grand frère qu'elle admirait, Rosa Maria tente de survivre dans cette famille brisée, vivant dans un quartier brisé où le chômage fait rage, où l'oisiveté est mère de tous les vices mais où elle essaie de conserver des rêves de couleurs malgré les foudres qu'elle attire maintenant de la part de son père qui n'accepte pas ses maigres tentatives d'échappement au carcan familial.

 

Ce soi-là, brisant les interdictions paternelles, Rosa Maria assiste, dans les sous sols d'un bâtiment abandonné, à une fête organisée par les jeunes de la Cité.

 

 

Pendant toute la lecture de ce roman journalistique de Wilfried N'SONDE, j'ai fredonné les paroles extraordinaires de cette chanson de Ben E. King, écrite par Phil Spector et Jerry Leiber (et souvent reprise) :

 

There is a rose in Spanish Harlem (...)

It's growing in the street

Right up through the concrete

But soft and sweet and dreamin'

 

Rosa Maria est cette rose poussant dans la rue, cette « Fleur de Béton » pleine de rêves, pleine d'espoirs, pleine de promesses de vie.

 

Mais l'étau de la société ne semble être là que pour lui opposer toutes les difficultés imaginables pour l'empêcher d'atteindre son rêve.

 

A l'heure où encore un fois, des banlieues se sont enflammées pour des motifs que d'aucuns jugeront futiles sinon inadmissibles, la lecture de ce roman, qui pourrait tout aussi bien être un article narrant une réalité quotidienne, ne peut qu'amener un profond questionnement, une lourde remise en cause.

 


Qu'est ce que cette société qui jette ses citoyens comme de vieilles chaussettes trouées ? Qui stigmatise la différence ? Qui abandonne sur le bord de la route des jeunesses bien vite récupérées par des structures parallèles ? Qui détruit tout espoir pour ne laisser que l'illusion de la drogue et de l'argent facile ? Qui n'a d'autre réponse face à l'énergie du désespoir que la « violence légale » ? Qui ne laisse aucune chance à une petite rose d'éclore entre deux blocs de béton ?

 

Même si  Rosa Maria s'évadera de cette prison, trouvera-t-elle un terrain propice pour se replanter comme dans la chanson :

 

I'm going to pick that rose

And watch her as she grows

In my garden

 

Mais pour quel avenir?

 

Un roman très réaliste tout à fait indispensable à lire.