Un petit pays slave se décompose dans la guerre mondiale, déconfiture face à laquelle le lecteur va devoir tenir bon. Montrant un visage peu connu du second conflit mondial, et dans un style très personnel, Et l’amour aussi a besoin de repos est un roman finement ciselé, tendrement travaillé, impitoyable sous ses allures de balade romantique. D'une grande qualité littéraire.
« Amour », « Repos » habitent le titre de ce roman. C'est pourtant sur un tableau de guerre que les jeunes Sonja et Tine découvrent la vie d'adulte, que Ludek s'affirme dans la sienne. Initiation impitoyable à la vie, chacun de son côté, chacun dans son camp, choisi avec ferveur même si pas vraiment compris en fin de compte. La guerre se comprend après coup, trop tard, et se conclut ou se poursuit dans un bain de sang fratricide.
Cela a-t-il une fin ? La réponse semble plutôt qu'il s'agisse d'un cycle sans fin. Cela n'empêche pas de l'écrire avec une grande originalité, comme le fait Drago Jančar.
Ce qui est sûr, c'est que la guerre remet les pendules à l'heure : à savoir précisément que chacun voit midi à sa porte. L'amour aussi a besoin de repos offre un récit où les points de vue s'entremêlent. Sans prévenir, le lecteur doit donc s'adapter aux bonds que le narrateur opère dans son discours, d'une intériorité à l'autre. Le combat concerne tout le monde mais personne de la même manière. La multiplicité des vécus fait tourner la narration dans un sens qui n'est pas celui des aiguilles d'une montre. De fait, les certitudes s'ébranlent et « le monde [est] déboussolé » (p.158).
C'est aussi la guerre de l'arrière, des deuxième et troisième plans qui est ici en ligne de mire. Non les champs de bataille ni les tonitruances du front. Cette guerre-là est loin, presque improbable. La violence n'est pas fascinante, pleine d'adrénaline, d'action, digne d'un film contemporain. La violence tétanise ici, sidère. Elle semble même tout ralentir. Voire, tout arrêter. La guerre est plus forte que tout. L'amour n'a plus sa place face à elle : la survie n'a pas de cœur.
La poésie, les chants, la beauté de la nature, quelque chose de profondément romantique, imprègnent cet ouvrage. Une esthétique contemplative qui vient tenter de contrecarrer les armes. Ces dernières sont victorieuses sur la vie et les sentiments, en apparence. Mais le poids des mots et des noms résiste. Ne se perd pas tout à fait, lui. La langue peut au moins chanter le silence et la mélancolie.
Il est intéressant de découvrir cette guerre mâchée et remâchée dans tant d'ouvrages et de récits depuis la fenêtre slovène. L'on a peu d'habitude de lire cette littérature, et comme l'on en attend d'un livre, il nous fait voyager dans ce petit pays bringuebalé comme tant d'autres méconnus entre la domination des uns et celle des autres. Drago Jančar aime son pays et ne peut s'en cacher. Il parvient à nous le faire apprécier à notre tour et à nous donner envie de le connaître mieux.
La lecture de L'amour aussi a besoin de repos est une lecture exigeante. Le rythme en est lent et il est nécessaire de ralentir son propre rythme pour saisir ce livre. Il ne se laisse pas attraper aisément. Il attend un sérieux et une certaine rigueur du lecteur mais aussi cette capacité à laisser vagabonder l'esprit poète. Le ton est mélancolique. Les voix multiples et superposées. Le narrateur n'avertit pas, il nage en eaux profondes et à nous lecteurs de nous y adapter ou pas. Il continuera sa route.
On en ressort avec l'impression d'avoir découvert quelque chose. D'avoir un peu plus entendu le vrai chant de la guerre. D'être moins ignorant. D'avoir vécu.
Drago Jančar, Traduit du slovène par Andrée Lück-Gaye - L'amour aussi a besoin de repos – Editions Phébus – 9782752911346 - 22€
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Pour approfondir
Editeur : Phebus
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Traducteur : andrée lück-gaye
ISBN : 9782752911346
Et l’amour aussi a besoin de repos
de Drago Jancar