Envole-toi Octobre, Virginie Troussier : une femme sous influence

Cécile Pellerin - 31.10.2014

Livre - Littérature française - introspection - femme


Après Prune, la narratrice du précédent roman de Virginie Troussier (Folle d'absinthe, Myriapode, 2012), voici Suzanne, jeune femme, à l'aube de la trentaine, tout aussi fragile et hypersensible, en quête d'absolu, impulsive et instable.

 

« Tant que je vivrai, je me confronterai au danger, pour que toujours le plus intense, l'emporte […] Gagner mon corps, le pousser à bout, ne pas le craindre. Je voudrais gagner la souffrance physique, l'exploiter, la transcender. »

 

Immanquablement séduisante et troublante, (« je me sens  toute heurtée, même cabossée ») elle emporte le lecteur dans les affres de la folie et de l'émotion, l'indispose et le retient tout à la fois, le submerge et l'anéantit sans pour autant l'inquiéter ni le maltraiter car, au cœur de cette personnalité intense et bouillonnante, sans doute borderline,  s'exhalent une douce chaleur, une grâce indéniable, capables de pondérer l'excès, apaiser les dérives, embellir la vie même et enchanter la lecture au final.

Dans ce récit très introspectif, Suzanne s'étudie avec minutie et s'accomplit, se libère et s'émancipe. Sorte de quête initiatique, semée d'embûches et de dérives douloureuses, de doutes profonds et dévastateurs, de rencontres, amoureuses ou non, bouleversantes, qui la construisent ou la détruisent mais la renforcent, chaque fois, atténuent ses peurs, la délivrent peu à peu d'un passé étouffant.

Tour à tour défilent autour d'elle, Antoine, Thomas, George, amants, amis à jamais, son grand-père Lucien, dont elle l'admire la vie, entièrement vouée à sa femme défunte, son père, exigeant et inatteignable qu'elle craint sans cesse de décevoir, sa mère, dans son rôle de mère et Charly, son voisin, avec qui elle franchit les limites, se brise à plein poumons, hurle ses angoisses, n'échappe plus à sa douleur et à sa mélancolie, aspire à l'expérience surréaliste suprême de l'amour fou et s'abandonne entièrement, jusqu'à se déposséder d'elle-même.

 

Devenir folle. Pour mieux renaître ensuite. « Oui, j'ai envie d'être vraiment folle et de ne plus l'être à moitié ».

« Une raison qui zigzague en pente comme un parcours de ski de randonnée en montée. »

 

Un cheminement houleux et vallonné, qui la mène des sommets alpins jusqu'à Paris,  également philosophique et artistique, de Spinoza à Epictète, en passant par Antonin Arthaud, les poétesses russes, les Beatles ou Bach ; torturé, effrayé, parfois complexe, toujours sensible, à la fois intime et exubérant, contenu et excessif, extrêmement vivant.

 

« Le plus difficile est de faire comprendre cette souffrance que l'on a en soi. Immense. Sans fond. »

 

Inédit et touchant,  c'est un récit empreint d'une sincérité vulnérable et délicate dont le lecteur se fait  d'emblée le protecteur et le complice, de page en page, sans répit ni lassitude, interpellé, mis en émoi, grâce notamment à une écriture poétique, intense et sensuelle, ultrasensible où chaque objet, chaque paysage, chaque sentiment, par leur description minutieuse et nuancée, réveillent tous les sens, pénètrent l'âme et le cœur.

 

Un style éclatant, en fusion permanente avec Suzanne, qui fait corps avec elle et saisit le lecteur, littéralement intégré au rythme, porté par ce mouvement tantôt fébrile, tantôt assuré, si expressif.

Une histoire, tel un patchwork, une sorte de constellation dont le déroulement (toujours sous contrôle) est cadencé  par une succession de digressions maîtrisées, toutes liées à Suzanne,  disposées là comme l'expression même du tumulte, de l'agitation qui l'animent et la menacent. « C'est hors de contrôle, en plus ça ne passe pas, en dehors de la tête […] C'est l'avènement du monstre en moi. »

 

Si ça et là parfois, le lecteur est incommodé, a du mal à suivre l'héroïne dans ses pensées intimes, sa vie intérieure, s'il se sent dépossédé de l'histoire, impuissant, mal à l'aise avec Suzanne et sa sincérité absolue, intimidé même par son esprit, sa précision d'analyse, il  lui reste pourtant fidèle jusqu'aux dernières pages, veut croire à son envol,( et au talent de cette jeune écrivain, assurément prometteur) stimulé et séduit par cette écriture très personnelle, poétique et musicale, sensitive, qui le pénètre, tel un parfum ardent et capiteux.