Erika Sattler, dans la tête d’une héroïne infernale

Auteur invité - 26.10.2020

Livre - Hervé Bel - Erika Sattler Stock - Rentrée littéraire 2020


ROMAN FRANCOPHONE - Le nouveau roman d’Hervé Bel est une des plus belles surprises de la rentrée littéraire. Il impressionne par la maturité de sa composition et la singularité de son thème. Plongez dans la tête et les viscères d’Erika Sattler, une belle jeune femme, pur produit du système nazi auquel elle adhère complètement durant le III ème Reich. Découvrez de l’intérieur le destin de cette femme saisie au moment du point de rupture de la débâcle allemande de 1945. Hervé Bel perce l’énigme de la « banalité du Mal » avec un roman aussi humain que dérangeant. 
 
 
Janvier 1945, dans le village de Klonic, près de la ville de Pose en Pologne, le régime nazi s’effondre, les Russes font une percée en Allemagne, la débâcle est partout. Erika croit que ce n’est pas fini. L’Allemagne va triompher. Forcément. Quand elle apparait, elle impose une forme de respect, comme précédée de son aura. « Car Erika est belle, très belle, et elle le sait. Vingt-quatre ans, grande, une poitrine généreuse qui sait se tenir. Des hanches larges. Un corps à aimer, un visage à adorer, inspirant tantôt la sensualité, tantôt la poésie. »

Fille de paysans bavarois, Erika a eu la révélation de son destin lorsqu’elle a participé aux premiers défilés de soldats en 1936 à Munich. Ce jour-là, affublée du Dirndl, qui est un vêtement folklorique composé d’une ample jupe écarlate et d’un corsage blanc lacé sur le devant, elle a entendu pour la première fois une allocution publique du Führer. De ce jour, elle s’est sentie transcendée. « Elle avait seize ans. Elle était rentrée transformée. Elle serait nationale-socialiste (…) elle ferait beaucoup d’enfants, pour donner à l’Allemagne la force de vaincre ses ennemis. Elle était exaltée comme par un poème épique. »
 
Erika va littéralement plonger sans distance et sans mesure dans l’idéologie nazie. Toute personne émettant le moindre reproche à ses chefs se voit conspuée avec mépris par cette femme au profil tour à tour volontaire ou gracieux, dont le profil était, comme le dit l’auteur, « celui d’une reine des temps anciens ». A ses parents elle reproche d’être trop chrétiens quand l’orientation du Führer prêche un paganisme mystique. A son mari, Paul, humaniste qui s’ignore mais qui intégrera pourtant le corps des SS, elle reprochera toujours la mollesse de l’âme et le fait de ne vivre bien qu’en compagnie de ses livres. On se méfie des intellectuels. Aux autres femmes, Erika renvoie la magnificence de son profil et de son caractère bien trempé. Toute rivale est dévisagée. Toute femme trop faible baisse devant elle les yeux.
 
Lorsque débute le roman, avant qu’il ne rejoigne le front est, Erika fait l’amour pour une dernière fois avec Gerd Halter, son amant, lui aussi un SS, mais de ceux impitoyables qui portent l’insigne de la mort sur l’aplat de leur casquette. Erika ne tolère auprès d’elle la présence que des « vrais » hommes. Elle ne se sent bien protégée ou prise que par eux.

La déroute est là, palpable, qui va devenir une débâcle, puis un chaos. Or Erika, au milieu du fracas et du désordre, ne voit pas ces corps morts de froid autour d’elle, ces exécutions sommaires à coups de fusil, parfois à coups de pelle, ces gens en plein exil qui se battent pour un morceau de pain, pour une mince place dans un grenier au milieu d’odeurs répugnantes. Elle croit mordicus que le peuple allemand va se relever. Demain. Tout de suite. Maintenant !

Il n’est pour ce faire que question de foi et d’énergie, croit-elle. Erika est-elle naïve ? Est-elle folle ?  Face à un avenir qui ne promet que l’inéluctable défaite, Erika répond par la splendeur d’un passé supposément glorieux. Erika y croit, puisqu’elle croit en Hitler. « Elle se moquait de son père à l’église qui s’agenouillait devant la croix, mais quand elle lève le bras, crie « Heil Hitler !», son geste brusque et droit, sa main tendue comme une flèche vers le ciel, est une prière et une communion avec celui qui lui répond de même. »
 
[Premières pages] Hervé Bel – Erika Sattler

Par le prisme de cette « héroïne » que l’histoire désavoue, Hervé Bel réussit un livre prodigieux. D’une part, il scrute comme personne les recoins et les contradictions de la psyché d’Erika Sattler, femme-monstre tout aussi terrible que fascinante, tissu d’ambivalences, créature fabuleuse comme il en existe (comme par hasard) dans les contes et légendes … allemands ; d’autre part, grâce à un travail méticuleux et extrêmement référencé du point de vue historique, Hervé Bel rend - comme dans le mouvement d’un long travelling -  le sentiment vrai de la tragédie d’une époque où tout un monde, règles et hiérarchies comprises, s’effondre. Erika Sattler est un très grand roman du réel et de l’imaginaire combinés. Hervé Bel dont c’est le quatrième roman est un de nos grands contemporains.
 
Denis Gombert


Hervé Bel – Erika Sattler – Stock – 9782234086401 – 20.90 €


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