Ernst Kantorowicz, magistrale biographie d'un géant

Audrey Le Roy - 14.08.2019

Livre - Ernst Kantorowicz biographie - Moyen Age historien - Gallimard Bibliothèque des Histoires


HISTOIRE - Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par la fin : il faut lire ce livre ! En tout état de cause ma chronique pourrait s’arrêter ici. Il y a de nombreux mois, pour ne pas dire années, que je n’avais lu un livre aussi bien écrit, aussi complet, aussi passionnant, exaltant, j’en oublie ! L’historien du Moyen Âge, professeur à la Northwestern University, Robert E. Lerner, signe une magistrale biographie d’Ernst Kantorowicz, publiée chez Gallimard et traduite, avec brio, par Jacques Dalarun, lui-même historien du Moyen Âge et membre de l'Institut de France.
 
 

Ernst Kantorowicz, que je n’ose appeler EKa, naît en mai 1895. Il aurait dû entrer dans les affaires de brasserie et de distillerie familiales mais n’en fera rien, bien qu’étudiant, sait-on jamais, un peu l’économie dans sa prime jeunesse.

Fervent patriote allemand pendant la première guerre mondiale, il a grandi dans la haine des Français, dans le besoin de revanche. Les études, les rencontres vont lui permettre de prendre du recul sur la propagande mais il reste néanmoins farouchement patriote. Cela lui sera reproché a posteriori mais c’est manquer de bon sens : les Kantorowicz étaient juifs, non pratiquants, se sentant pleinement allemands certes, du moins avant les années où Hitler prend le pouvoir.

Lorsque EKa sort en 1927 sa biographie de Frédéric II (Kaiser Friedrich der Zweite) c’est un véritable raz de marée ! Critiqué sur le fond (parfois à juste titre) par de vieux universitaires qui n’acceptent pas qu’un jeune homme tout juste diplômé puisse avoir tant de succès. Ce livre est une véritable révolution sur la forme, jamais un livre d’histoire n’avait été rédigé comme cela, le rendant accessible au grand public : « La publication d’un livre de six cent trente-deux pages sur un monarque médiéval par un auteur inconnu relevait du pari. Pari gagné ! »

Pari gagné sur l’instant car nombreux sont les passages où son patriotisme sera mal perçu, là encore, par la suite. D’ailleurs, « il regretta a posteriori d’avoir écrit » ce livre.

Taxer Kantorowicz de nazisme est une hérésie, néanmoins, et il l’admet volontiers, il a manqué de clairvoyance dans ses jeunes années. Ce qui ne l’empêchera pas d’envoyer à un cadre administratif nazi une lettre bien sentie contre le nazisme et d’écrire à un de ses amis « dans un aparté amer, [où] il déplore la diatribe antisémite faite par un membre du Parlement prussien : « Pourquoi avoir sacrifié ses propres années, si c’est pour être attaqué par de tels individus ? » » La couardise ne fait pas partie du code génétique d’EKa, il le montrera à plusieurs reprises.

Obligé de fuir l’Allemagne nazie, où il faillit y laisser ses os lors de la Nuit de cristal, il arrive au États-Unis le 3 février 1939 « mais au lieu d’être autorisé à débarquer à Manhattan, EKa fut envoyé à Ellis Island comme étranger détenu pour enquête spéciale. »
 
Une fois ses papiers obtenus, il put se déplacer dans l’antre des libertés, mais EKa doit se trouver une place. Lui qui a toujours vécu dans l’opulence voit son train de vie réduit à cause du nazisme.
 
Néanmoins il y parvient assez rapidement – aux vues des circonstances, il n’est pas le seul émigré loin de là –  dénichant une place à Berkeley, pour un an. Il paraît complètement inconcevable qu’un médiéviste de ce niveau ait dû lutter pour trouver un emploi pérenne, mais après quatre annéess d’insécurité professionnelle, en mai 45, EKa « ferra le poisson pour de bon, puisqu’il se vit enfin décerner une chaire de professeur titulaire. »
 
Il l'occupera pendant huit années richement remplies, mais finira par partir. EKa a combattu les idées du nazisme, il combattra, au même titre, celle du maccarthysme ; droit dans ses bottes, il est contre toutes formes de discrimination. L’institution universitaire de Berkeley lui imposant de façon à peine voilée de signer une sorte d’engagement à ne pas côtoyer de communistes et/ou à en faire l’apologie, Kantorowicz refuse et démissionne le 17 décembre 1952.

Il n’aura pas autant de mal à retrouver une place qu’en arrivant sur le territoire. Il commence de suite à l’Institut for Advanced Study de Princetown, ce qui lui laisse plus de temps pour ses travaux d’écriture.

Car son grand œuvre est en route : « la composition de The King’s Two Bodies [Les deux corps du roi, Gallimard] s’étendit de 1945 à 1955, dans une période où l’historien était au sommet de ses capacités intellectuelles. » Ouvrage sensationnel qui a encore force de loi aujourd’hui !
 
 


« On ne saurait s’aventurer dans l’histoire italienne du XIIIe siècle sans son Kantorowicz », pourrait-on dire dans l’histoire médiévale en général que ça ne serait pas exagéré.

En septembre 1962 on lui diagnostique un anévrisme aortique abdominal, il lui reste un an au plus. Lui qui avait tellement peur de vieillir prend la nouvelle avec fatalisme et ne change rien à son emploi du temps, « son docteur lui apporta [même] un morceau de lard, en lui disant qu’il n’avait plus à se faire de souci pour son taux de cholestérol. »

Quel homme !

Intelligent, érudit, élégant, cynique au possible ayant connu Verdun, échappé à la Nuit de cristal, combattu le nazisme, le maccarthysme, l’obscurantisme religieux tout en étant le spécialiste des institutions religieuses au Moyen Âge, entre autres disciplines…

« Combien ont mérité d’être si souvent cités ? Décidément, une biographie s’imposait. » J’ai aimé cet homme dès les premières pages, une des rencontres d’une vie, je vous souhaite la même !

 
Robert E.Lerner, trad. anglais (US) Jacques Dalarun - Ernst Kantorowicz, une vie d’historien – Gallimard – 9782072785955 – 36 €
 


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