Errer comme un chien en Europe, en quête d'identité et de réponses

Maxim Simonienko - 10.04.2019

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ROMAN ETRANGER - Il est toujours difficile de parler d'un ouvrage qui part dans tous les sens. Un chien sur la route de Pavel Vilikovsky est un roman sans réelle destination, truffé de digressions et de réflexions profondes sur l'identité. Le narrateur nous emmène dans un road-trip improbable afin de promouvoir plus ou moins officiellement la littérature slovaque en Europe. Une excuse comme une autre afin de marcher sur les pas de son auteur favori et philosopher – mais surtout ironiser –  sur la condition de la Slovaquie et des Slovaques. Un cocktail d'humour, d'intelligence et d'acuité qu'on ne peut s'empêcher de déguster page après page.

 
9 novembre 1989, le Mur de Berlin s’effondre. C’est la réunification de la RDA et de la RFA. Dans la foulée, en Europe centrale, les communistes ont foutu le camp après la Révolution de Velours. Les Slovaques et les Tchèques sont devenus deux peuples, deux pays à part entière.

Au milieu des décombres de l’histoire, notre vieux narrateur, perdu, ne sachant plus s'il est le « premier homme ou le dernier chien ». Ancien éditeur à la retraite, il erre dans « l’Europe des alentours » de Bratislava afin de promouvoir les auteurs slovaques de son « tout petit pays ». Il décide notamment de s’arrêter en Autriche, terre natale de Thomas Bernhard, son écrivain favori « parmi ceux qu’[il] n’aime pas ».

Là où ce dernier critiquait l’Autriche et les Autrichiens, notre protagoniste s’apprête, quant à lui, à dresser un portrait de la Slovaquie et des Slovaques. Et que c’est bon ! Chacune de ses réflexions est traitée avec une ironie grinçante, acide, qui n’est pas sans nous rappeler les belles années de Voltaire et de Montesquieu : « les Slovaques, c’est bien connu, sont une nation pieuse et y a-t-il quelque chose de plus chrétien que se vanter de sa croix ? Si la lamentation, notre sport national, était promue discipline olympique, nous serions assurés de gagner une médaille – peut-être même la médaille d’or ».

Malgré ses attaques répétées envers ses congénères, on ressent une colère encore trop contenue du protagoniste. Durant ses moments de calme, il voue une certaine tendresse, proche d'un pardon, à son petit peuple slovaque qui n'a pas su s'élever par sa culture contrairement au petit peuple autrichien.

Au-delà de son humour, le narrateur mène son roman avec intelligence, l'érigeant sur une succession de digressions philosophiques. Comment peut-on définir une nation ? Comme un autobus bondé. Qu'est-ce qu'un homme « de l'Est » ? Un assemblage « bizarre de goûts et de couleurs ». Hemingway, Faulkner et Fitzgerald sont-ils vraiment machos ? Apprenez à écouter leur voix avant de juger.

On ne peut s'empêcher de se prendre au jeu, de tourner les pages pour apprécier les connaissances et le don de la belle formule de Vilikovsky. Une mine d’or qu’on a envie de puiser sans fin, encore et encore, tandis que les critiques continuent de fuser, cette fois, sur les failles du monde contemporain.

En effet, au-delà du concept de l’identité, l’auteur dénonce également l’orgueil des écrivains, les tensions avec les éditeurs et la place de plus en plus étriquée de la lecture dans nos sociétés : « Et même Thomas Bernhard en pétard peut bien s'exprimer en slovaque... Si seulement il y avait des gens pour écouter [les écrivains]. Cette langue est encore là, étendue sur le trottoir et la masse slovaque, majoritaire, l'enjambe comme un étron de chien. Bientôt tous préféreront passer de l'autre côté de la rue où elle ne gênera personne ». 

Puis, au milieu de la pagaille des idées, une femme, Margarethe, pour apaiser tout ça. Américaine d'origine autrichienne, elle est renommée « Grétka » par le protagoniste, un diminutif affectueux fabriqué par sa langue natale. Une occasion pour lui de se rappeler son enfance en Tchécoslovaquie communiste, ses mariages, son corps d'antan... Tant de choses que son vieil esprit accompli avait laissé de côté pour s'engager dans la voie de la réflexion. 

Vingt ans après son Cheval dans l'escalier, Pavel Vilikovsky confirme son statut de pionnier de la littérature slovaque. Avec ce nouveau roman, il remet au goût du jour un grand nombre de méditations qui n'ont jamais su disparaître avec le mur de Berlin. Bien au contraire, elles n'ont cessé de se multiplier. Nous vous laisserons compter, mais il est très probable que vous ressortiez de ce road-trip avec plus de questions que de réponses. À qui doit-on passer le flambeau pour continuer ? 


Pavel Vilikovsky, traduit du slovaque par Peter Brabenec - Un chien sur la route - Éditions Phébus - 9782752911889 - 19 €



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Pour approfondir

Editeur : Phebus
Genre :
Total pages : 208
Traducteur : peter brabenec
ISBN : 9782752911889

Un chien sur la route

de Pavel Vilikovsky

Juste après la chute du mur de Berlin, un intellectuel slovaque obsédé par Thomas Bernhard sillonne " l'Europe des alentours " de son pays, principalement l'Autriche et l'Allemagne. Plus ou moins officiellement chargé de promouvoir sa culture nationale, ce " Slovaque officiel " rencontre des publics au mieux curieux, sinon franchement indifférents. Jusqu'au jour où sa route croise celle de la troublante Grétka, une Autrichienne installée aux Etats-Unis.

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