Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Erwan Larher, sur-vivant du Bataclan : “Dans ta gueule, la Mort”

Béatrice Courau - 11.09.2017

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En marge, ni roman ni récit, qu’importe. Objet de littérature, en plein dans le cœur de l’humain. À vif. Vivant.

 

Je dois bien avouer que je n’avais pas envie de le lire. Énième titre sur le Bataclan, le terrorisme, l’horreur, les victimes. Je n’étais pas au Bataclan. Je n’ai jamais chaussé de santiags, jamais hurlé du gros rock dans la fosse devant la scène. Et je n’ai jamais pris une balle dans les fesses.



 

 

Et puis, la 4e de couverture : 

« Je suis romancier

J’invente des histoires. Des intrigues.

Des personnages. Et j’espère, une langue.

Pour dire et questionner le monde, l’humain.

Il m’est arrivé une mésaventure, devenue une tuile pour le romancier qui partage ma vie : je me suis trouvé un soir parisien de novembre au mauvais endroit au mauvais moment ; donc lui aussi »

 

Alors, parce que tant d’humble honnêteté laisse présager d’un « honnête homme », j’ai plongé.

 

Ce n’est pas un témoignage. « Tu étais au mauvais endroit au mauvais moment, tu es un miraculé pas une victime. »

 

C’est l’histoire d’un mec biberonné au rock, aux cassettes 180’ impossibles à rembobiner avec un crayon à papier, un mec qui choisit de porter des santiags et d’aimer la vie, les femmes, ses potes et la musique. Qui choisit de dire à ses aimés qu’il les aime. Dandy rockeur qui gare sa Honda devant le Bataclan. Il a enfilé son slim. Les santiags aux pieds. Ce soir-là.

 

C’est l’histoire d’un homme dont la vie se dissout ce soir-là en chaos. Dont la certitude de la mort l’amène, le réduit, à la précision absolue de l’animalité. De ces heures passées accroché à une rambarde métallique, de ce mollet étreint par un inconnu. Du temps qui s’arrête.

 

« Tu penses : survivre. Tu dois faire le mort. Inerte. Caillou. Survivre. Tu penses : vivant. Tu penses : chance. Tu penses : pas paralysé. Tu aimerais que la poigne qui t’enserre les chevilles soit moins ferme, elle se resserre chaque fois que tu essaies de te désankyloser. Faire le mort. Inerte comme un caillou. Pour survivre. Comme Sigolène. Je suis un caillou. Je suis Sigolène. Je suis un caillou. Je suis Sigolène. »

 

C’est l’histoire de ces HURLEMENTS que même la littérature ne peut dire, le sang qui poisse, la mort qui pue.

C’est ce pompier sur les cuisses duquel il reposera sa tête quelques instants. La bienveillance obstinée et sans gloire des soignants. Les aimés le cœur au bord du vide d’abord, la nuit sans fin et sans nouvelles. Les combats dérisoires contre le corps qui s’échappe, les victoires âpres, les humiliations sur lesquelles il pose un regard d’une désarmante bienveillance.



Erwan Lareher  - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Alors non, ce n’est ni un roman ni un récit. À ceux qui lui demandèrent d’écrire sur cette nuit, il opposera d’abord : « Certains savent partager les souffrances, rendre sensible leur martyre, empathiser leur affliction, à en faire suinter les pages. Pas toi. (…) Il te serait facile de verser dans la tragédie, de laisser les mots s’enfler de larmes. Tu ne le feras pas. »

 

L’on pourrait parler de cette structure narrative aboutie qui, de l’enfance, passe au présent absolu du drame et au futur réconcilié avec la vie. L’on devrait saluer comment l’insertion des textes de ses amis sur cette nuit et les jours qui suivirent font passer le récit individuel au sentiment et à la certitude que « nous » avons tous vécu l’horreur.
 

[Extraits] Le livre que je ne voulais pas écrire de Erwan Larher


L’on pourrait analyser pourquoi du « tu » au « je », de la première phrase (« Tu écoutes du rock ») à la dernière (« Je ne veux toujours pas, pourtant j’écris… mon amour »), avec pudeur, gouaille frondeuse, humour tendre et absence totale de sensationnel ou de pathos, l’acte d’écrire est le témoignage absolu de la vie.

 

Parce qu’il dit quelque chose de la transfiguration de l’histoire, de la vérité de la littérature.

 

Et Erwan Larher envoya son poing dans la gueule de la mort. 

 


 

Erwan Larher – Le livre que je ne voulais pas écrire – Quidam éditeur – 9782374910635 – 20 €
 

 

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Pour approfondir

Editeur : Quidam
Genre :
Total pages : 260
Traducteur :
ISBN : 9782374910635

Le livre que je ne voulais pas écrire

de Erwan Larher

Je suis romancier. J’invente des histoires. Des intrigues. Des personnages. Et, je l’espère, une langue. Pour dire et questionner le monde, l’humain. Il m’est arrivé une mésaventure, qui est une tuile pour le romancier qui partage ma vie : je me suis trouvé un soir parisien de novembre au mauvais endroit au mauvais moment ; donc lui aussi. Erwan Larher écrit à la main, ce qui lui laisse peu de temps pour faire autre chose de sa vie. Erwan Larher, après avoir travaillé dans l'industrie musicale, a tout quitté pour se consacrer à l'écriture. Après Qu'avez-vous fait de moi ? et Autogénèse(Michalon, 2010, 2012), il a publié L'Abandon du mâle en milieu hostile et Entre toutes les femmes (Plon, 2013, 2015). L'Abandon du mâle en milieu hostile a reçu les prix Claude-Chabrol et Louis-Barthou (de l'Académie française). Erwan Larher publie désormais chez Quidam éditeur: Marguerite n'aime pas ses fesses (2016).

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