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Esprit d'hiver : un conte d'hiver diabolique

Cécile Pellerin - 23.09.2013

Livre - adoption - adolescence - famille


L'atmosphère étrange de ce livre pénètre en vous dès les premières pages et ne vous lâche pas, vous poursuivant même au-delà de la lecture,  réellement troublante. Par la répétition d'une phrase, à la tonalité presque inquiétante, « Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux », par l'importance de certaines images perpétuelles, comme le blizzard, le brouillard épais, la lumière blafarde, l'enfermement, à la fois personnifié par l'orphelinat Pokrovka n°2 et la maison qu'on ne peut quitter, la défection des invités, Laura Kasischke, entraîne son lecteur dans un huis-clos glaçant, dérangeant et éprouvant dont il ne sortira pas indemne mais plutôt meurtri et profondément bouleversé, voire pétrifié.

 

16 ans après l'adoption de Tatiana en Sibérie, Holly, en ce jour de Noël, s'est réveillée avec une angoisse oppressante et de mauvais pressentiments, qu'elle voudrait pouvoir écrire (« il lui fallait trouver un stylo ») mais dont elle ne parvient pas à se défaire. Peu à peu, sa peur s'étoffe, prend de l'ampleur lorsqu'elle se retrouve isolée avec sa fille, dans la maison familiale, à cause d'un blizzard soudain qui maintient son mari bloqué à l'hôpital avec ses parents et contraint ses convives à annuler leur venue. Une ambiance de fête, à peine annoncée et déjà dissoute. En décomposition.

 

Un face à face forcé, qui au fil des heures, s'imprègne d'une violence sourde, se teinte même de couleurs irréelles et laisse pressentir un drame, une horreur. Le cadre chaleureux, rassurant et tranquille du foyer américain en période de fête hivernale, progressivement, s'assombrit, notamment lorsque les éléments du décor, les menus détails, les actes familiers et anodins se parent d'étrangeté, d'une certaine malveillance et virent au cauchemar, enfermant les deux femmes dans un affrontement inévitable et dangereux, incontrôlable, tragique assurément.

 

Le lecteur, comme s'il était au sein d'un thriller psychologique,  sent la tension croître, redoute l'issue, se retrouve oppressé, écrasé par l'ambiance morbide et malsaine, respire mal, imprégné  avec force par la psychose de la mère et (ou) la folie de l'adolescente, voit, sous ses yeux, un amour fusionnel se déliter, sombrer dans la destruction et l'épouvante, sans échappatoire possible.

 

Il assiste, tour à tour, aux confessions de la mère, à ses souffrances enfouies,  ses blessures intimes souvent dissimulées ( comme la mutation génétique qui a mutilé son corps)), au poids de la culpabilité (« ses échecs de mère »), à sa peur irraisonnée de ne pouvoir satisfaire sa fille adoptive, à ce blocage qui l'empêche d'écrire et observe, sans maîtrise possible, comme dérouté, l'attitude de Tatiana de plus en plus énigmatique, inexplicable à l'égard de sa mère, tantôt douce et aimante, tantôt agressive, railleuse et provocante, presque maléfique. « C'était comme une métamorphose, ce haussement d'épaules, ce rire, cette plaisanterie […] Là, en observant le visage de sa fille – ses yeux énormes, sa bouche pleine de viande crue et un petit filet de sang animal lui dégoulinant sur le menton – Holly eut terriblement peur. »

 

Un roman sur la famille, la filiation adoptive, le déni, l'adolescence, le poids du passé, des origines, incessibles dont la fin, effarante, ramassée en quelques lignes seulement, déroute et perturbe violemment le lecteur comme la lecture, d'ailleurs. Et sème le doute. Après « Les Revenants », « Esprit d'hiver » confirme la place au sommet de Laura Kasischke parmi les écrivains américains contemporains.