Est-ce que tu m'aimes encore, Tsvétaïeva-Rilke

Clément Solym - 12.06.2008

Livre - Aimer - encore - Rainer


Il n’est vraiment pas évident de parler d’une correspondance, ou d’apprécier un tel ouvrage si l’on n’a pas en soi un certain degré de perversité fouineuse, de type journalistique ou simplement une curiosité malsaine… Ça tombe donc plutôt bien. Mais je n’en ai pas moins été un peu mal à l’aise. Comprenons-nous. Rainer Maria Rilke est un poète d’une cinquantaine d’années, lorsque Boris Pasternak, fils d’un ancien ami, le met en contact avec Marina Tsvétaïeva, jeune russe de 33 ans exilée en France. Le poète allemand, lui, vit seul retiré en Suisse, alors que la NRF vient de publier ses derniers textes, Élégies et Sonnets à Orphée.

« Est-ce que tu m’aimes encore ? » est la dernière phrase envoyée par carte postale par Marina à Rilke, quelques jours avant qu'elle n'apprenne sa mort, qui ne se seront jamais rencontrés, mais auront échangé des mots plus violents et passionnés que l’on ne l’imagine. Pour Rilke, elle incarnera le modèle littéraire des amoureuses éperdues, mais intelligentes et vives, qui se débattent dans ce rôle inconfortable, quand on est trop intelligente, justement. Pour elle, Rilke, c’est l’incarnation de la poésie. Et elle-même est poète, ne pouvant qu’apprécier toute la complicité et la chance de cette correspondance.

Dire alors que l’on plonge dans leur intimité c’est quasiment passer à côté du livre : ici, c’est un exercice de lutte entre deux esprits forts, bien que Rilke soit malade et Tsvetaïeva passablement têtue, où le respect mutuel pousse à des confidences incroyables – et elle est mariée !

Entre passion tendre et soulèvement du cœur, une osmose rare s’est bâtie au fil des courriers échangés ; l’épistolaire touche ici au sublime et leur affection commune se révèle chaque fois un peu plus. On tremble de n’avoir plus reçu de lettre, on s’inquiète, et finalement « Ta lettre est arrivée. Il est tant que la mienne parte. »

Reste cette citation faite par Boris dans sa correspondance avec Rilke et Tsvetaïeva qui m’aura particulièrement marqué. Boris l’amoureux transi, qui aura offert Marina à Rainer… Il cite Marie Stuart, qui en deux vers donne un éclairage très différent au livre :

« Car mon pis et mon mieux
Sont les plus déserts lieux.
»

Mais je pense que rien ne vaudra la dernière lettre posthume, écrite à un Rainer, qu'elle ne veut pas mort, et qui vit en elle... À découvrir.