medias

Et la lumière se para de noir …

Audrey Le Roy - 28.01.2020

Livre - Soulages Badiou - outrenoir peinture philosophie


ESSAI - Alors que se tient, jusqu’au 9 mars, une exposition exceptionnelle en hommage à Pierre Soulages qui vient de fêter, le 24 décembre dernier, ses 100 ans, vient de paraître aux éditions Cercle d’art un livre ou plutôt un échange des plus captivant et instructif.

 
 
 
Cet échange, ce dialogue, se passe entre deux philosophes :
-          Aliocha Wald Lasowski - à l’initiative de cet ouvrage – essayiste, professeur d’esthétique à l’Université. Né en 1977, il s’intéresse et s’interroge sur la place de l’art et de la création picturale chez certains auteurs comme Sartre et Gide et plus largement dans la société… quand il ne joue pas de la batterie ;
-          Alain Badiou, l’un des plus populaires philosophes français contemporains. Né en 1937, il s’intéresse quasiment à toutes les disciplines, et plus particulièrement à la peinture et la musique, qui sont pour lui au sommet des arts, et ce afin de penser au mieux son époque. Le but ultime étant la compréhension du présent.
 
Peinture et philosophie semblent avoir toujours été étroitement liées, que cela soit dans leur capacité à susciter un questionnement, une réflexion, ou bien plus simplement en constatant les liens intellectuels et amicaux étroits entre artistes et penseurs. Sont cités ici Foucault et Magritte,  Derrida et Adama, Althusser et le peintre cubain Wifredo Lam ou encore Deleuze et Bacon. Ce qui fait dire à Aliocha Wald Lasowski, « autant de rencontres qui témoignent de l’urgence pour le penseur d’aller au-devant de la peinture ». Il est également intéressant de penser la réciprocité, la peinture devenant alors la représentation de la pensée, d’une certaine idée du présent et par extension de la société. La question de la politique dans l’œuvre de Soulages est d’ailleurs posée.
 
Dialogue avec Alain Badiou sur l’Art et sur Pierre Soulages, voici le titre de cette conversation.
 
Parlons donc de Soulages.

Né en 1919, il se fait connaître tout de suite après-guerre. Ses monochromies noires lui assurent vite une reconnaissance mondiale. Mais ne nous y trompons pas, ça n’est pas le noir qui est travaillé mais la lumière ! L’outrenoir !
 
Cet entretien est riche, très riche. Il y est question d’inesthétique et de prévisibilité de l’œuvre ; de l’apport de l’art à la philosophie ; de l’affect créé par la peinture ; de sa perception quasi propre à chacun et par là même d’une certaine énigme. Il est aussi touchant de lire et de comprendre que la peinture est pour Badiou une sorte de madeleine de Proust quand il se livre sur son enfance et sur les reproductions de peintures sur cartes postales qu’il collectionnait avec ses petits camarades, « on se demandait pourquoi cette chose-là était si frappante, ou pourquoi celle-ci était ainsi représentée. » Les souvenirs d’enfance ne relèvent pas de l’anecdote !
 
Autre notion fascinante de ce livre est celle de la symbolique de la couleur « selon les systèmes culturels ». Comme j’aurais aimé que Michel Pastoureau, médiéviste et spécialiste de la symbolique des couleurs, s’assoie à la même table que nos deux philosophes à ce moment-là !
 
Le noir, couleur du deuil sous nos latitudes, là où ça sera le blanc en Chine par exemple. Couleur du deuil aussi à notre époque, ce ne fut pas toujours le cas, du moins pas pour tous, le violet connut son heure de gloire dans le domaine, il fut porté par les rois de France du XVIe au XVIIIe siècle environ, façon de se différencier du commun des mortels même face à la mort. Mais pour en revenir au noir, il est associé au deuil car il renvoie à l’obscurité (yeux fermés, enterrement, etc.).
 
Et là intervient tout le génie de Soulages, le noir devient lumière !
 
Citons Badiou : « c’est quand même un tour de force extraordinaire d’avoir fait vibrer ce noir, comme s’il était aussi en capacité d’être une lumière. »






C’est précisément cela ! Je me souviens avoir dit à mon compagnon en me déplaçant devant les créations du peintre (présentées dans ce livre aux pages 76 et 77) pour y faire jouer la lumière, « on dirait un coucher de soleil sur la mer ». Je me rappelle fort bien d’avoir vu des couchers de soleil en Bretagne sur un océan calme et sombre. Les deux visions sont tellement proches que je serais presque tentée de faire entrer Soulages dans le mouvement des impressionnistes !
 
De mouvements, de cases, de valeur marchande, il est évidemment aussi question ici. « Quelle rémunération est à la mesure d’une idée ? » demande Badiou, la question est posée.
 
Celle de l’académisme aussi : « on observe aisément comment une certaine académisation transforme assez vite, et même plus vite qu’on le croit, ce qui était stupéfiant et inimaginable en quelque chose de routinier et de commercial ».
 
Mais ce qui est le plus passionnant ici, le plus instructif, mais aussi finalement le plus difficilement intelligible, et ça n’est pas une critique négative, est l’analyse du travail de Pierre Soulages. Il faut se faire son avis propre. Ici donc mon article se termine pour vous inviter à entrer dans la conversation entre Aliocha Wald Lasowski et Alain Badiou, puis à réfléchir aux mots de Pierre Soulages :
 
« Je ne représente pas, je présente. Je ne dépeins pas, je peins. »


 
Aliocha Wald Lasowski, Alain Badiou - Dialogue avec Alain Badiou sur l'art et sur Pierre Soulages – Cercle d’Art – 9782702211144 – 25 €



 


Commentaires
Ce titre est une "tautologie soulagesque", peu ou Brou, de Noir s'entend.
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.

Pour approfondir

Editeur : Cercle D'Art
Genre : textes -...
Total pages : 112
Traducteur :
ISBN : 9782702211144

À propos de Pierre Soulages ; dialogue avec Alain Badiou

de Alain Badiou

Comment la création artistique de Soulages enrichit-elle notre recherche d'un sens, au coeur du visible et du monde sensible ?Quel processus de découverte, de connaissance, engage la peinture ?L'entretien par Aliocha Wald Lasowski permet de traverser l'ensemble de l'oeuvre de Soulages en dialogue et en miroir avec l'histoire de la peinture, de Manet à Klein, en passant par Rothko, Pollock, de Staël...L'objectif ? Montrer la continuité d'une oeuvre élaborée à partir d'une rupture. Comprendre la vitalité, la productivité et l'obstination d'une dialectique entre le noir et la lumière, entre le temps et l'espace, entre la matière et le reflet, entre l'unité et la multiplicité. Ou comment, en huit décennies de travail acharné, un peintre réinvente l'art de créer.

J'achète ce livre grand format à 25.00 €