Et le sirocco emportera nos larmes, Page 99 : timide pleurnicheur

Clément Solym - 04.06.2012

Livre - sirocco - Algérie - pélerinage


En ce dimanche balayé par une tempête républicaine, il nous fallait bien quelques promesses d'évasion facile, le temps d'un chewing-gum exotique qui ne perde pas sa saveur trop rapidement. Et le sirocco emportera nos larmes, de Daniel Saint-Hamont, semble écrit pour ce rôle.

 

Un coup d'œil sur la couverture : même le visage du bébé est décomposé par l'histoire si tragique. Non, pas l'histoire, le « destin » plutôt. Un simili-Bogart/Hemingway (à la barbe mieux entretenue) le porte dans ses bras, les yeux perdus dans l'horizon. À leurs côtés, la mère, probablement. Est-il le père ? Vu sa tête, peu probable. « Et si, après cinquante années d'absence, les personnages du Coup de sirocco imaginés par Daniel Saint-Hamont revenaient enfin en Algérie ? »

 

D'accord, c'est le genre « retrouvailles entre potes » qui a récemment fait le bonheur de tant d'écrivains en mal d'inspiration (Bret Easton Ellis en tête). Pas vraiment le souvenir de m'être pris le fameux Coup du sirocco, mais un rapide calcul porte à croire que le premier opus prenait place en 1962, peut-être même juillet et son sale début de mois pour la République algérienne : la suite de la 4e de couverture le confirme. Dernière promesse : « Roman de paix et de réconciliation, ce livre évite tous les clichés du genre et l'on ne peut le lire sans sourire. » OK, mec, mais attention, on est plutôt rodés niveau promesses en ce moment.

 

Page 69 :

Ouverture du chapitre 7, aguicheuse en diable : bienvenue « dans le meilleur établissement de Tadjira, le Régent ». Somptueux hôtel, à la peinture défraîchie, mais à la réputation irréprochable. Enfin, d'un certain point de vue : « M. Delassus, le plus âgé d'entre nous, […] avait passé là des moments délicieux lors de sa lune de miel ». Une sorte de retour dans un Chelsea Hotel cradingue et bourré d'ambitions révolutionnaires, sauf que la seule affiche pour décorer le mur montre « Gilbert Bécaud ».


On y était presque ! Aucun moyen de savoir si le personnage est notre Bogart dont le sirocco sèche les larmes (non, Bogart ne pleure pas…), mais il mentionne un certain « Léonard 15 », probablement le pseudonyme d'un activiste 2.0 étiqueté 2012, ainsi qu'une « petite troupe ». Brûlot révolutionnaire ou chandelle romantique ? Impossible de savoir, pour l'instant.

 

Page 99 :

3 chapitres plus tard, même mise en page : chapitre 10, tout ce petit monde est sorti de l'hôtel pour… rentrer dans un taxi « minuscule ». Pour le dépaysement exotique, on repassera : ma journée de demain ressemblera probablement à ça. Comparaison audacieuse, mais révérencieuse du véhicule avec « une voiturette pour personnes handicapées », avec au volant un Arabe « [b]arbu jusqu'au nombril », qui a « transformé son taxi en petite annexe de la Mecque » : le taux de dépaysement grime en flèche ! L'écriture, comme au chapitre 7, s'avère plutôt efficace, ne fait pas dans l'inédit, mais renseigne juste comme il faut.


Sauf cette phrase, qui pourrait menacer l'intégrité du livre : « Étrangement, sous ses traits effondrés, il me semblait retrouver l'adolescent qu'il avait été. » Sans effets du temps, le romantisme se tire une balle dans le pied : comment regretter quelque chose qui n'a jamais changé ? On s'attendait à des souvenirs idéalisés du type qui déchirent les cœurs sans prendre de gants, et pour que le sirocco puisse sécher ces larmes, il faudra bien passer par là…

 

C'est validé, mais on garde un œil sur la solution « on a changé mais on reste les mêmes » qui pourrait faire sombrer le radeau du bébé médusé. Quant à l'insurrection populaire 50 ans plus tard, aucune trace : si la mer est calme, encore faut-il savoir d'où vient le vent… Par contre, pour la couverture...


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