Et mes yeux se sont fermés : L'ado qui voulait faire le Djihad

Cécile Pellerin - 25.08.2016

Livre - terrorisme - intégrisme religieux - Littérature jeunesse


Extrêmement contemporain et en même temps totalement inédit par son approche, le nouveau roman de Patrick Bard devrait marquer cette rentrée littéraire.

 

Ecrit avec justesse et beaucoup de réalisme, ni complaisant ni conventionnel mais plutôt adroit et convaincant, il ébranle et glace, saisit dès les premières pages le lecteur adolescent, témoin d'une histoire singulière et extrêmement brutale  inscrite dans un environnement pourtant banal et sans doute très proche.

 

Abasourdi, comme  impuissant et en même temps révolté, immédiatement intégré au drame, il n'a de cesse d'écouter alors tous les protagonistes pour comprendre ce qui pousse certains jeunes Français (ici Françaises) à partir combattre en Syrie, éviter tout jugement hâtif et éveiller sa conscience au final.

Un roman nécessaire et particulièrement bien documenté qu'une écriture sobre et incisive, sans fadeur,  soutient  et intensifie d'emblée.

 

 

Par sa structure chorale, une narration faite de retours en arrière, l'histoire évite  l'excès de pathos et concentre davantage le lecteur sur les origines complexes de la dérive jihadiste d'une adolescente ordinaire, très éloignée de la délinquance.

 

"Je pensais que je ne valais plus rien, jusqu'à ce que je rencontre quelqu'un sur Facebook. Quelqu'un qui m'a ouvert les yeux […] qui m'a initiée à l'Islam."

 

Revenue de Syrie, Maëlle, 16 ans est sur le point d'accoucher. Fille aînée d'un couple divorcé de classe moyenne, elle raconte sa conversion à l'Islam et son départ en Syrie ("aller au Shâm"). Comment progressivement, elle s'est sentie exister, pleine de fierté. Consciente, après coup,  qu'elle a été manipulée, elle ne renonce pas pour autant à cette religion, reste méfiante, toujours sur la défensive avec ceux qui sont censés la protéger désormais. Une jeune femme dévastée qui se reconstruit doucement. "Il m'a fallu du temps pour comprendre que c'était grave, quand même, de partir comme ça avec Amina".

 

En parallèle, ceux et celles qui la côtoient racontent eux-aussi l'histoire de Maëlle devenue Ayat. Avec leurs mots,  leur regard et leurs convictions,  leur histoire personnelle et leur propre souffrance. Tour à tour, Aïcha, membre de la cellule de désembrigadement, Redouane, le mari de Maëlle, Amina, "la sœur" avec laquelle elle fuira en Syrie, Céline, la mère désemparée et aimante, à la fois honteuse ("d'avoir été une mauvaise mère , inattentive, qui n'avait rien vu venir") et éprouvée par la culpabilité, Hugo, l'amoureux, Frédéric, le professeur de français, Jeanne la  petite sœur, complice sans le savoir d'une organisation terroriste, Souad, la collègue de classe, autant de points de vue différents qui n'enferment jamais le drame dans une vision réductrice ou simplifiée.

 

Une alternance de voix parfaitement bien rythmée qui rend compte de la folie terroriste, de son organisation inhumaine et mercantile, extrêmement bien rôdée à l'utilisation des réseaux sociaux mais dit également avec précision la fascination qu'elle peut exercer auprès de jeunes en mal de repères, désenchantés face à la société qu'on leur propose.

 

S'échappent également  de ces récits, une grande tristesse, des regrets, de la colère, du désespoir, de l'innocence aussi, un peu d'espoir et cette impossibilité, pour le lecteur de juger ou de condamner Maëlle, personnage attachant de bout en bout qu'il aimerait  tant protéger ou secourir.

 

Une lecture prenante, étayé de détails précis et subtils, sans doute avérés qui témoignent incontestablement d'une recherche documentée de l'auteur et renforcent l'adhésion de celui qui lit.