Et si Flaubert avait écrit Tatie Danielle...

Clément Solym - 18.10.2012

Livre - Les choix secrets - femme - amertume


24 heures dans la tête d'une femme, et 80 années de sa vie passées en revue. Dans la cuisine d'une maison de province des années 90, formica et toile cirée, Hervé Bel retrace l'histoire de Marie comme on déroulerait l'album photo familial. On est loin, pourtant, des images d'Épinal. Au gré des instants choisis, et à travers la voix autoritaire de son personnage, l'auteur tisse le portrait d'une femme banale devenue parfaitement haïssable… et étrangement fascinante. Une Tatie Danielle sans rémission.

  

Marie est avare. Marie est colérique. Elle est envieuse, paresseuse, orgueilleuse. À l'aune des 7 péchés capitaux, elle fait presque carton plein. Il ne lui manque guère que la luxure et la gourmandise - mais pour cela, il faudrait qu'elle soit capable de jouir des plaisirs de l'existence. Or il n'en est rien. « Je voulais faire un portrait de femme sans aucun a priori, montrer la vie humaine telle qu'elle est, et sans enjolivement, explique Hervé Bel. Peindre un type de femme bien particulier, une femme qui ne serait que méchanceté. » 

 

Par le passé, Marie Cavignaux a été une femme élégante, jolie, même. Elle a fané avec le temps, et se laisse à présent sciemment moisir dans sa petite maison de Santus. Les efforts pour prendre soin d'elle-même et de sa maison lui sont devenus bien trop pénibles. Au soir de sa vie, alors que la journée défile avec monotonie, Marie comble l'ennui à l'aide de quelques rituels dérisoires, et surtout, remâche son existence, inlassablement. C'est là tout le sel du roman, et le tour de force d'Hervé Bel : en retraçant les pensées de son personnage, l'auteur démêle les fils d'une étonnante psychologie, qui a de quoi faire frémir. 

 

Depuis l'enfance, Marie s'est bercée de l'idée qu'elle était promise à un destin hors-norme. Fille chérie de l'officier Cavignaux, elle a embarqué à 19 ans sur un paquebot pour l'Indochine, a découvert Saigon, ses mondanités, son exotisme, le luxe dévolu aux colons. Là-bas, elle a appris à devenir une parfaite femme d'intérieur, et a connu les grands tourments de l'amour. D'abord, l'absence terrible d'André Seudécourt, son fiancé de Santus, qu'elle a aimé dès le premier regard alors qu'elle n'avait pas 10 ans. Et puis l'empressement qu'a mis Hervé Perrot, fils de colonel, à lui faire la cour. Marie est restée toutefois convaincue de nourrir une grande passion pour André. À son retour en France, elle devient Marie Seudécourt. C'est la fin de l'âge d'or, le premier de ces « choix secrets » qui vont orienter toute son existence. L'héroïne réalise, mais un peu tard, qu'elle n'a épousé qu'un vulgaire instituteur. 

 

 

 

 

L'enfant gâtée a engendré un tyran. Marie estimera être, toute sa vie, victime d'une série d'injustices. Figée dans un irréel du passé, elle s'indigne de ne pas voir advenir ce qui aurait pu, ce qui aurait dû arriver. Pourtant, loin de se remettre en question ou d'incriminer le destin, elle rend son entourage seul responsable de tous ses maux. De quoi l'autoriser à devenir bourreau : puisque tous sont si méchants et qu'elle souffre tant, il est bien légitime qu'elle le leur fasse payer. Implacable logique. Dès lors, elle ne vit plus que pour traquer les affronts qui lui sont faits, et pour multiplier les mesquineries, les actes de malveillance envers ses proches - André, son mari dévoué, trop faible pour lui tenir tête, est sa cible favorite. 

 

Sur les raisons qui ont pu faire de ce personnage un être aussi venimeux, l'auteur reste prudent. « On peut imaginer que ça vient avant tout de sa mère qui ne lui donne aucun amour, aucune considération. Elle brise sa fille, l'écrase de sa supériorité, elle façonne la figure destructrice, despotique de Marie. Mais dans le même temps, il y a aussi ce père qui compense, qui surcompense en lui donnant une vie d'enfant gâtée, une jeunesse dorée. Une enfance tellement extraordinaire que la vie qui va suivre ne pourra jamais soutenir la comparaison. » 

 

Un double portrait se dessine, celui d'une femme seule et malheureuse, autant que celui d'une femme qui orchestre le malheur à force d'égoïsme. La plume d'Hervé Bel touche juste. Marie est humaine, trop humaine ; ses choix secrets auront été de mauvais choix.

 

 « J'ai voulu montrer la vie. »

  

Un roman qui épouse les pensées d'une femme jusqu'à rendre le personnage plus vrai que nature, doublé d'une chronique de la province française depuis les années 30. On pense à Mme Bovary. D'autant que Marie, comme Emma, se rêve un grand destin. « Il y a effectivement une parenté entre ces deux femmes. À ceci près qu'Emma Bovary rêve tellement fort qu'elle va tout faire pour vivre son rêve. Emma est admirable, dans sa fièvre, elle n'a pas du tout les pieds sur terre, c'est un personnage romanesque. Marie est en revanche complètement terre-à-terre. Elle ne franchit jamais le cap où elle risquerait de se mettre en danger, ce n'est pas une héroïne. Elle correspond davantage à la réalité, au plus grand nombre. »

 

Anti-héroïne, certes, mais pour affreuse qu'elle est, Marie ne semble pas si étrangère au lecteur.  « En regardant les gens vivre autour de moi, je constate que nous avons tous des mauvaises pensées, ou des réactions égoïstes qui surgissent à n'importe quel moment. De même, peut-être est-ce plus dérangeant de l'admettre, mais des parents qui préfèrent un de leurs enfants, ou une femme qui torture son mari psychologiquement sont des choses très répandues. J'ai voulu montrer la vie. Le personnage dont je parle avait d'ailleurs un modèle dans la réalité : c'était ma grand-mère. »

 

Libre à chacun d'y reconnaître sa vieille tante acariâtre. Et si le narrateur se garde de tout jugement sur son personnage, l'ironie et l'humour noir qui se logent au gré des pages donnent au lecteur la possibilité de voir Marie sous un jour plus humain. Risible, ou digne de pitié, c'est selon. Bouleversante, dans tous les cas.

 

L'auteur avoue être fasciné par le phénomène de l'oppression. Son premier roman, La nuit du Vojd (récompensé par le prix Edmée de la Rochefoucauld) racontait comment le système de l'entreprise venait broyer un individu, dans un univers presque kafkaïen. Ici, c'est le schéma inverse : l'individu opprime son entourage, l'écrase petit à petit, jusqu'à le détruire. « Je pense que le totalitarisme n'est pas lié à un système politique. C'est une méthode de travail. Que ce soit dans le couple, dans l'entreprise, au fond, les méthodes sont les mêmes. Je cherche à montrer comment on devient un monstre. »

 

Voilà ce qui vient tour à tour glacer, révolter, fasciner, émouvoir le lecteur de ce roman aussi remarquable que dérangeant :  l'idée qu'on ne naît pas monstre. On le devient. 

 

 

Hervé Bel est également auteur d'un blog, soutenu par ActuaLitté, Les Ensablés, survivre en littérature