Éveil, de Robert J. Sawyer : une conscience sur internet

Clément Solym - 23.03.2010

Livre - eveil - Robert - Sawyer


Veut, veut pas, il y a forcément quelque chose de tapi, dans la masse des octets perdus et dérivants, dans la somme de données et de paquets qui basculent, circulent et transitent gloriam mundi. Entre les serveurs qui alimentent la toile, qui font du net ce qu’il est, est-il si improbable que quelque chose émerge ?

Caitlin est une jeune aveugle de naissance, pour qui les parents ont été prêts à tous les sacrifices. Le dernier en date, c’est ce départ pour le Canada, non loin de Toronto, pour le travail de son père, certes, mais pour offrir à Caitlin un meilleur cadre de vie encore. La petite tient un blog, où Calculatrix - son pseudo - sème ses petits messages. Et dédicace régulièrement à BB4 (BelleBrune4), un petit mot direct : il s’agit en fait de la jeune fille, Bashira, qui l’aide à se déplacer dans les couloirs du lycée, et partage un certain nombre de cours avec elle. Une véritable complice.

Et puis, y’a Le Beauf, cet empoté de garçon (on dit qu’il est terriblement mignon…). Bien sûr il adore le hockey, mais il ignore tout des mathématiques :
comment lui et Caitlin pourraient partager quoi que ce soit ? Surtout quand, au cours du bal du lycée, il va presque essayer de la forcer…

Le miracle pour Caitlin, viendra du Japon, quand le professeur Masayuki Kuroda. Ce dernier prétend avoir trouvé un outil qui pourrait rendre en partie la vue à Caitlin. Cet engin, qu’elle baptisera oeilPod, va finalement lui faire accéder à une webvision, pas vraiment volontairement. Mais la science est faite d’expérimentation, non ? C’est là qu’elle va détecter une présence. Comme un bruit de fond, mais qui semble désireux de devenir.

Et puis, il y a Chobo, croisement improbable entre un chimpanzé et un bonobo. Qui parle la langue des signes et réalise des tableaux figuratifs… Et le Sinanthrope, cet homme qui en pleine Chine répressive, tente malgré tout de communiquer sur les exactions menées dans le pays…

Éveil, ce sont finalement trois histoires – quatre pou être honnête, bien que celle de Caitlin et de cette masse de données pensante du Web ne fassent qu’une. Indissociable l’une des l’autre. Quatre textes qui racontent l’approche de la conscience, par différentes voies. Mais plus encore, elles sont tout à la fois découvertes d’un soi nouveau, et par conséquent, d’un autre neuf pour notre regard, autant que prise de conscience, de soi et de l’altérité. Après tout, il faut une bonne dose de confiance pour se dire que l’on converse avec des flux de données fantômes, à qui l’on tente d’enseigner les rudiments de la conversation…

Très agréablement traduit, Éveil nous embarque dans ce chassé-croisé de personnages sans heurt – attention, il y aura peut-être des morts. Mais on ne parle pas de la vie sans évoquer la mort. On switche, au sens informatique, vraiment, de l’un à l’autre, comme l’on basculerait sur une nouvelle fenêtre ouverte de son ordinateur. Et au fil de ces séquences, la vie défile, malmenée ou balbutiante. Avec pour dénominateur commun, internet. Si, si, même pour Chobo. Eh non, il ne tient pas un blog lui aussi.

Peut-être un poil long, il aurait pu à mon sens être resserré un peu mieux, le livre nous fait avancer dans la quête de l’identité et les embûches qui y sont associées. Prendre la voie le l’éveil, c'est suivre précisément les écoles de la tradition bouddhique. En tout cas, pour l'intelligence tapie dans le net. On cherche la conscience pure, claire, on découvre une absence d'altérité, pour finalement comprendre que c'est dans et avec l'altérité que se modèle notre regard. Et notre expérience. La réalité, cette petite parcelle de soi...


 

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