Féministe, adolescente et turque : une histoire de famille

Nicolas Gary - 11.04.2018

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Avec humilité, Asli Erdogan signe une brève préface de ce roman paru en 1971. Elle s’y réjouit que le lecteur puisse découvrir Une drôle de femme, de Leylâ Erbil, pour toutes les merveilles qu’il va découvrir. On ne saurait mieux dire.



 

 

Dans les années 50, la Turquie est encore une toute jeune République, instaurée le 29 octobre 1923 par son fondateur et premier président Mustafa Kemal Atatürk. Les principes posés par ce dernier s’érodent, et les forces religieuses reprennent du terrain. Pourtant, c’est également une période de libéralisation dans l’économie. 

 

Dans cet univers, Nermin, adolescente en mal de reconnaissance, mène des études à l’université, tout en fréquentant les cafés, et pire : en lisant des romans. La Turquie s’est recouverte d’un voile conservateur, et elle ne s’en préoccupe pas le moins du monde. Animée du désir d’exister pleinement, elle fréquente des poètes, des journalistes, écrit elle-même des vers.

 

Elle se heurte à d’inimaginables contraintes, depuis le regard que les hommes portent sur elle, en passant par sa sacro-sainte virginité dont sa mère se désole chaque jour qu’elle ne soit perdue. On y découvre également, d’une ligne à l’autre, l’oppression des autorités, la censure, et les violences. Et Nermin, rebelle et insatiable, qui traverse Istanbul : fuir ses parents, le monde, tout est bon dans sa quête d’idéal et sa volonté de vivre pleinement. 

 

Ceci n’est pas un roman, expliquerait Magritte : voilà plus de quarante ans que ce livre fut publié, avec une forme de modernité éblouissante. Il s’agit en réalité de trois portraits d’une même famille : Nermin, la fille, ouvre le bal, puis son père, et vient la mère pour clore l’ensemble. 

 

Mais ce sont également différentes époques de leurs vies qui sont posées, littéralement, les unes à côté des autres. Après l’adolescence de Nermin, on découvre un père mourant, qui fut embarqué dans la guerre contre les Grecs et confronté à l’évolution de son pays. Il pose sur les jeunes un regard inquiet — ils ont une telle facilité à condamner le système, et reporter toute responsabilité sur lui, plutôt que d’affronter les difficultés…

 

Puis, vient un contre-portrait de la mère : présentée comme oppressante et despotique dans le récit de Nermin, elle prend un tout autre visage. Dans la douleur du deuil, seule avec sa fille — qui a finalement trouvé un bien maigre idéal… — une autre femme se dévoile. 

 

Plus qu’un roman, c’est un triptyque au sens le plus iconique qui soit, que Leylâ Erbil écrivait alors. Trois personnes, dans trois époques, mais surtout trois réalités distinctes, peu importe que le temps crée une distance : ces gens n’ont pas vécu ensemble. Tout au mieux coexisté. C’est une temporalité imposée qui brise toute forme de continuité. 

 

C’est un livre de l’instant présent, du « je » qui se raccroche à tout pour éprouver son existence — du regard des autres au regard des siens. La jeunesse de Nermin, le passé lourd de son père, la mère qui porte un poids de tradition : chacun tente de conserver son rôle. Mais encore faut-il l’avoir compris.

 

 

 

(à paraître 13/04) Leylâ Erbil, trad. Ali Terzioglu et Jocelyne Burkmann – Une drôle de femme - Trajectoire d'une féministe dans la Turquie des années 60 – Belleville éditions – 9791095604181 – 20 € (diffusion Belles Lettres)

 


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