Feu pour feu :"l'espoir se déchire et ne pourra être reprisé"

Cécile Pellerin - 23.06.2014

Livre - immigration - Littérature française - désespoir


Il est de ces courts textes, trop minces sans doute pour s'échapper facilement du lot des parutions d'une rentrée littéraire, pour espérer s'en démarquer et se poser au dessus de la pile et parvenir jusqu'aux lecteurs. Mais heureusement, il existe des festivals, des rencontres heureuses avec les écrivains, capables de donner un nouveau souffle à un livre, de lui ôter son caractère douloureusement périssable,  de le distinguer même parmi d'autres et de l'offrir au final, à de nombreux lecteurs qui sauront, à leur tour, le transmettre à d'autres.

 

Le livre de Carole Zalberg n'avait pas besoin de ce prix pour retenir l'attention et l'intérêt du lecteur, c'est une évidence. Sa qualité est bien au-delà. Mais le prix Littérature-Monde qu'elle vient d'obtenir au festival Etonnants Voyageurs lui confère désormais une reconnaissance légitime.

 

Si Feu pour Feu fait partie des livres que l'on découvre après-coup, c'est ensuite avec urgence, comme pour rattraper le temps perdu, que le lecteur, impressionné par la force de l'écriture, ébranlé par la noirceur embrasée du récit, veut le confier à d'autres.

 

Moins de 80 pages pour une tragédie immense, révélée sous la forme d'un monologue laconique, comme un chant funèbre déchirant, psalmodié par le chagrin. "J'aspire, vois, entends, bois la douleur et ce sont mes propres sanglots, les hoquets de la nausée qui me réveillent." Un texte épuré, où la poésie et l'émotion, contenues à l'intérieur d'une construction rigoureuse, évitent tout pathos, tout débordement mais atteignent de plein fouet le lecteur, comme une claque à la fois brutale mais ardemment appelée.

 

Un père se confie, raconte le feu. Celui, d'abord, qui l'arrache à son pays natal, détruit son village, tue sa femme, déchire son existence, répand  la peur, l'horreur et couvre  le corps et l'âme de blessures incurables. Mais un feu qui le colle à sa fille, le pousse à lutter et à fuir ailleurs. "Je suis ton monde et tant que ta peau le perçoit, tant que tu me respires, m'avales presque, tu ne sais pas que tu as faim et soif […] Quand je vacille, quand je suis perdu, c'est toi qui me tiens debout." Une course pour la vie où les corps ballotés mais enserrés l'un à l'autre sur le bateau de l'exil, échappent aux flots.  Puis l'incendie du centre de rétention, « lieu d'un transit étiré jusqu'à l'absurde », et la fuite, encore et toujours, pour Adama, son unique désir de vie. "Notre périple a fait de toi une machine à vivre." Enfin la cité, les immeubles de banlieue, les boîtes aux lettres qui s'enflamment si vite… L'enferment, la tragédie comme une fatalité. La douleur engendre la douleur, nul ne sort de ce cercle infernal. "Damnés que nous sommes alors."

 

Un désespoir absolu semé de violence, exprimé sans un mot de trop, à travers une écriture dépouillée qui n'édulcore ni ne masque, condense à l'extrême pour dire au plus juste et laisser le lecteur dans un état de choc, sans distance possible pour échapper, ne serait-ce que le temps d'une phrase, d'un paragraphe, à la brutalité des faits. Non, il est happé par la peine de l'homme, sa résignation, intimement bouleversé, comme anéanti. Affaibli par le désespoir du récit mais fortifié par sa beauté littéraire.