Fin de mission : la guerre dans l'âme

Cécile Pellerin - 09.03.2015

Livre - Littérature américaine - guerre - traumatisme


La guerre en Irak occupe encore les esprits de nombreux Américains, anime des conversations, est au cœur des livres et du cinéma. Si le film American Sniper de Clint Eastwood, actuellement en salle, ressemble davantage à un film de propagande, les nouvelles de Phil Klay, récompensées par the National Book Award 2014, offrent plus de nuances au propos et livrent avec intérêt et sans ménagement pour le lecteur, des récits de soldats du corps des Marines engagés en Irak autour des années 2007-2008.

 

Le résultat n'est ni une apologie ni un texte à charge. Ce jeune auteur, lui-même vétéran d'Irak, rend compte, s'interroge sur le sens de cette guerre, sur ce qui s'est passé là-bas,  raconte les combats, la terreur et la mort, (à la fois celle que l'on redoute mais aussi celle que l'on inflige),  la caserne et l'ennui, les blagues licencieuses, les obscénités ou les jeux vidéo qui libèrent les tensions.

 

Il laisse aussi parler ceux qui sont revenus, dépeint le difficile retour à la vie normale, les angoisses, l'impossibilité de dormir, la culpabilité, le trouble de stress post-traumatique (PTSD), le suicide.

 

Chaque nouvelle (il y en a douze), par la voix d'un soldat, raconte à la 1ère personne, le quotidien avec une sobriété, une rigueur professionnelle, toutes deux très expressives, d'une  tonalité tellement juste, ni détachée ni émotionnelle, mais plutôt lucide et rude.

 

Du soldat de retour auprès de sa femme et de son chien, malhabile, car séparé de son arme, toujours en état de vigilance, dans un état de tension extrême, incapable de se promener dans un centre commercial sans sursauter. Démobilisé mais toujours là-bas, dans son esprit même si "rentrer, c'est comme respirer pour la première fois après avoir failli se noyer." Du jeune tueur "classe biberon" au soldat éprouvé par la culpabilité d'avoir tué un civil irakien, à l'aumônier  du camp, parfois sans réponse,  au militaire chargé de s'occuper des cadavres, à celui qui ne quitte jamais la base, à l'agent des services diplomatiques, au mutilé de guerre… tous racontent la guerre, de leur point de vue, décrivent la peur, la terreur, mais aussi l'envie de tuer, l'engagement pour fuir une ville morne et sans avenir, pour pouvoir intégrer ensuite une université prestigieuse, toucher un salaire, se sentir meilleur que les autres, plus puissant et dur.

 

Autant d'approches, de façons différentes de voir la mort (à travers la lunette de son fusil, presque lointaine et irréelle ou sous la housse d'un cadavre ramassé par le service mortuaire, ou  encore quand l' EEI (engin explosif improvisé) explose sur la route…

 

Un réalisme frappant qui ne s'embarrasse d'aucun lyrisme ni d'effets de pathos, cruel et crû, qui permet au lecteur de pénétrer la psychologie des soldats et de mieux comprendre, au final, ceux qui s'engagent au combat, l'absurdité de certaines situations, le sens qu'il est possible de donner à la guerre comme le non-sens, d'ailleurs.

 

Il donne à voir, ne justifie ni ne condamne aucun de ses personnages et montre à quel point il existe plusieurs interprétations de la guerre, combien cette expérience transforme, désoriente, bouleverse, abîme ou renforce l'être humain. L'habite à jamais.

 

A travers une écriture vive, des propos issus des couloirs de garnison, Phil Klay immerge le lecteur, dès les premières pages, dans une ambiance virile et musclée, sans délicatesse, abrupte et fruste mais rapidement, derrière cette brusquerie et ces grossièretés, la fragilité et la souffrance humaine de ces hommes apparaissent et soutiennent avec force le lecteur, l'entraînent dans une lecture saisissante et impressionnante, tant dans la manière de laisser ces hommes se raconter que dans l'analyse éclairée, très concrète que le jeune auteur porte sur la guerre.

 

Brillant, déconcertant ou glaçant, cet ensemble de nouvelles interpelle et interroge, va bien au-delà de l'opposition pour ou contre la guerre, est capable, par des points de détails, de faire surgir toute la complexité des stratégies guerrières ;  de voir plus loin que le  combat entre soldats et, au final, laisse le lecteur, assommé, sans illusion.

 

Beaucoup d'abréviations militaires non détaillées (MRAP, EOD, MTVR, MP, EVASAN, ASM, UMO…) figurent dans l'ouvrage et freinent parfois la lecture.