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Fleur de tonnerre, l'autre côté de la Bretagne, par Jean Teulé

Cécile Pellerin - 15.04.2013

Livre - Bretagne - serial killer - L'Ankou


Toujours avec la passion de mettre au premier plan des personnages historiques tombés dans l'oubli et le besoin de divertir chaque fois ses lecteurs, Jean Teulé  fait à présent étape en Bretagne et s'intéresse à une femme « serial killer », Hélène Jegado, surnommée « Fleur de tonnerre » par sa mère.

 

De son enfance à sa mort par décapitation sur le Champ de Mars de Rennes en 1853, Jean Teulé, raconte chapitre après chapitre, ville après ville, les haltes de Fleur de Tonnerre dans différentes maisons comme cuisinière ou bonne à tout faire et énumère, sur son parcours, ses crimes  par empoisonnement. Car notre héroïne est experte en soupe aux herbes et gâteau breton à l'Angélique confite et aux raisins secs auxquels elle ajoute une dose  de « reusenic'h », fatale pour chaque convive. Homme, femme, enfant, vieillard, tout le monde y passe (même ses parents).

 

Hélène tue sans raison apparente, des gens qu'elle rencontre sur son chemin,  qu'elle aime autant qu'elle déteste et se voit ainsi devenir la plus grande tueuse de tous les temps (elle aurait commis plus de 60 crimes), tombée dans l'oubli sans doute parce que son procès eut lieu presque en même temps que le coup d'Etat de Napoléon III.

 

Comme l'Ankou, personnage légendaire breton de la Mort, qui l'a terrorisée dans son enfance, elle s'attache ainsi à semer la mort sur son passage (« partout où je vais, la mort me suit »), en bonne « ouvrière », pour se libérer de sa peur ; investie d'une mission (« Je suis devenue l'Ankou ») qu'elle mènera avec la plus grande efficacité et le plus grand sérieux, toute sa vie durant, protégée sans doute, à cette époque, par l'absence de  réels moyens de communication, l'autopsie des cadavres quasi-inexistante dans les campagnes et les épidémies de choléra fréquentes et assez similaires par leurs symptômes, aux empoisonnements à l'arsenic.

 

« Choléra-Morbus est une maladie tellement étrange. Elle commence à décimer puis disparaît sans qu'on comprenne pourquoi, change de village, frappe ici, épargne là, abat plusieurs membres d'une famille, en oublie d'autres sans raison. »

 

Plus que le fait historique, c'est la manière dont Jean Teulé le présente qui retient l'attention et procure à la lecture un vif plaisir et de l'amusement. Car, même si l'histoire est dramatique, l'écriture truculente, le style jovial, les écarts de langage, souvent décalés mais assez savoureux, l'humour noir, les plaisanteries au sujet des Bretons, offrent au lecteur un moment réellement divertissant et plaisant auquel il s'est désormais accoutumé depuis plusieurs romans maintenant et qui lui convient plutôt bien.

 

Si le ton n'est jamais tragique, le roman  s'offre parfois de belles scènes poétiques, assurément pathétiques notamment lorsque la Jegado justifie ses actes meurtriers : « Lorsqu'on s'est trouvée perdue dans les angoisses de ses parents, on veut les dominer, on est même prête à devenir la mort pour cela et on devient invincible. Donneuse de mort, c'est génial. Vous vous rendez compte du chemin pour vaincre ma peur ? […] Je suis la Mort, je suis l'Ankou. Je domine et c'est extraordinaire […] je n'aurai plus peur. C'est moi la peur. »

 

Mais, parfois, malgré tout, le récit s'égare dans l'excès de citations en breton ou dans les références aux légendes bretonnes, un peu appuyées, il me semble, et, à ce moment,  la lecture  se fait plus pesante (on sauterait bien quelques lignes), un brin lassante, moins spontanée.

 

Il n'en reste pas moins que l'Histoire, racontée par Jean Teulé, est, à chaque fois, UNE histoire passionnante, drôle et érudite, bien vivante et moderne, qui donne de la joie, étonne et rend curieux et procure souvent ensuite l'envie d'aller se plonger dans les  « vrais » textes historiques pour constater, abasourdi, qu'il n'a rien inventé ! Même le plus improbable.