Fontenoy ne reviendra plus, de Gérard Guégan

Clément Solym - 27.06.2011

Livre - fontenoy - engagements - obsessions


La figure du collabo n’en finit pas de hanter les hommes de lettres. Lorsque le fantôme fait partie de la famille, comme chez Alexandre Jardin, Dominique Fernandez ou Dominique Jamet, on comprend la nécessité d’un règlement de compte. Mais pourquoi Gérard Guégan, fils de résistant, ancré à l’extrême gauche, s’est-il plongé dans la biographie de Jean Fontenoy, un salaud doublé d’un raté dont les œuvres littéraires restent à peu près inconnues ?

Il est vrai que Fontenoy appartient à la catégorie particulièrement fascinante des individus les plus brillants et à l’engagement politique marqué à gauche qui laissèrent leur talent s’égarer toujours plus loin vers l’autre bord. On les qualifie aujourd’hui de rouges bruns.

Fils du peuple distingué par l’école républicaine, Fontenoy entame dans les années vingt une belle carrière de journaliste. Esprit libre attiré par le communisme, proche des surréalistes, il est embauché par l’agence de presse Havas et débarque à Moscou en 1924. Ces débuts évoquent Joseph Kessel, son presque jumeau, Kessel qui justement sera le premier à mentionner Fontenoy à Gérard Guégan, cinquante ans plus tard. « Révolutionnaire enragé (…) surréalisant avant le surréalisme », selon son ami le philosophe Brice Parain, Fontenoy est une personnalité exceptionnelle. Quelques jours dans la capitale soviétique lui suffisent pour décréter que la ville est bolchevisée mais le communisme absent. Incontrôlable, provocateur, il dérange et se retrouve bientôt transféré à Shanghai, où il assiste à l’offensive de Tchang-Kaï-Chek. L’aventurier y découvre surtout l’opium, et plonge dans une addiction qui signe sa décrépitude. Le voilà condamné à une éternelle fuite en avant, à la recherche de sensations fortes : un Tintin accro à la drogue et à l’alcool, lui que l’on croise au détour des pages du Lotus bleu.

« Un écrivain ne traduit jamais innocemment un autre écrivain », dira à Guégan le surréaliste Jean-François Chabrun, autre passeur qui éveilla sa curiosité sur le personnage. On sent le biographe d’abord fasciné, puis révulsé, par cet homme devenu une crapule par intégrité rageuse, incapacité à se fixer et à se contenter d’idées reçues, éternel insatisfait, sans peur, brûlant tout par volonté farouche d’être au cœur du réacteur « de la forteresse révolutionnaire ». Un utopiste déçu, en somme, obligé d’aller toujours plus loin dans sa quête et qui, frustré, se roule dans la boue de l’abjection.

Son intelligence est pourtant lumineuse. Dès1933, il apparaît d’une totale lucidité au sujet du nazisme, de ses origines, de ses motivations et de ses fins. « Hitler et Staline se valent », déclare-t-il, attiré par Trotski. Mais, indéfectiblement attaché à « faire ce qu’il veut de l’histoire de sa vie », dégoûté par l’homme rangé, il préfère « la tentation du négatif ». De sorte qu’au moment de l’avènement du Front populaire, il tourne casaque, affirmant la possibilité d’un communiste nationaliste. « J’étais amoureux de la Révolution. Elle m’a fait cocu », écrit-il dans le Journal d’un renégat, publié en 1936, avant de rejoindre l’année suivante le Parti populaire français de Doriot. Adopter le camp nazi ne l’empêchera pas de garder sa liberté d’expression et d’écrire « La vérité sur les camps de concentration ».


Jusqu’au bout, il reste double, farouchement collabo sans pour autant céder à la tentation de la dénonciation ou de l’injure, déclarant adorer la culture américaine et détester la culture germanique alors qu’il s’est rangé du côté de la seconde, vilipendant l’armée allemande tout en s’engageant dans la LVF… En 39, il s’embarque joyeusement pour New York ; un an plus tard, voyage d’un autre genre, il part en Finlande pour lutter contre l’invasion russe. Une sale guerre dont il revient, dit-il, le « cerveau gelé ». Dégoûté par Vichy, il manigance à Paris dans les milieux mondains franco-allemands, devient le grand unificateur des principaux mouvements de collaboration et parade au centre des combines politiciennes.

Pensant à Fontenoy, Cocteau dit avec acuité que face aux « crapules comprises » il y a « les fous sincères, difficiles à comprendre, impossible à employer. » Sincère et définitivement fourvoyé, tel est le paradoxe de Fontenoy. Maurice Martin du Gard le décrit en « drogué, gangster intellectuel, deux fois suicidé ». La troisième sera la bonne, dans Berlin « ensorcelé au suicide », le 28 avril 1945, après l’hallucinant périple vers l’Est de toute la clique collaborationniste. L’homme garde son mystère.