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Forcenés, Philippe Bordas

Clément Solym - 02.06.2008

Livre - Forcenes - Bordas - Fayard


Au détour d’une page, Philippe BORDAS donne l’explication de ce titre étrange illustrant une photo de couverture d’un autre temps au sujet de laquelle la quatrième (de couverture) nous apprend qu’il s’agit du champion cycliste vainqueur du Paris-Roubaix en 1948 : un « forcené », c’est quelqu’un qui est « hors de son bon sens », « animé d’une rage folle », comme un « cheval emporté et furieux ».

Quel lien entre Rik Van Streenberger, ce vainqueur, et les forcenés ?

Une histoire d’amour personnelle de l’auteur, de passion et d’admiration pour le vélo et pour tous ceux qui en ont été les héros, mais aussi les témoins. Mais attention, n’est pas héros qui veut pour lui. Il veut nous parler des Coppi, des Bartali ou autres Bobbet, Pélissier ou Gaul ! Des noms qui me disent un peu quelque chose même si je ne les ai pas directement connus. Ils étaient haut placés dans le panthéon de mon père et de ses vieux numéros du « Miroir Sprint » dont il avait conservé une immense collection.

Et, effectivement, au fil des chapitres, ressurgissent des « forcenés » sur leurs machines infernales, des hommes aux exploits immenses, démesurés, des paysans, des êtres issus des couches populaires qui s’approprient cette machine, abandonnée par les riches au profit des voitures, pour en faire l’outil de moments d’exception qu’idolâtre le « populo ».

Ses moments où la démesure du geste n’en reste pas moins une expression où la touche artistique du champion est du même niveau paroxystique que son exploit. Simplement, ce n’est pas au présent, mais au passé que Philippe BORDAS conjugue toute son admiration pour tous ces héros dont le souvenir le berce. Pour lui, le cyclisme a vécu et n’a pas passé le cap de l’an 2000. Un seul siècle l’aura mené du néant aux sommets avant de le renvoyer à la « farce ».

Il n’y a plus de héros, il n’y a plus d’artiste. Dans sa « Salle des Illustres », le dernier portrait qui a été accroché est celui de Bernard Hinault, largement écorné, quand même, de quelques coups de griffes assassins.


Personnellement, je n’aime pas le vélo. Même si je peux ponctuellement apprécier la machine pour ce qu’elle facilite quelques déplacements, je ne la vois que sous l’angle d’un engin destiné à martyriser quelque région anatomique un peu sensible… En revanche, j’ai longtemps admiré, comme beaucoup, ces forçats du Tour de France, peloton bariolé et festif, avant que l’accumulation des épisodes médiatisés du dopage ne viennent ternir complètement une image autrefois magique.

Dans cet état d’esprit, je n’aurais certainement jamais ouvert cet ouvrage s’il ne m’avait été offert !

Mais c’est vrai que l’angle d’attaque du sujet a eu tôt fait de m’accrocher : quelques portraits tracés à grands coups d’anecdotes savoureuses, des champions, ceux qui les entourent, ceux qui racontent leurs exploits… Une vision critique de l’évolution de ce sport et, au travers de lui, de la société elle-même, de son organisation spatiale, urbanistique et routière (la peur du cycliste face aux ralentisseurs et aux ronds points… !!!) . Des tranches de vie énormes qui ont forgé des caractères hors du commun. Des êtres surnaturels. Des légendes. Des demi-dieux. Des « exceptions ». Des poètes ! La nostalgie des héros de mon père.

Et tout ce qui a contribué à tenir l’image, à flétrir l’idole, est passé à la moulinette d’une entreprise de démolition aussi acerbe et aiguisée que précises et efficaces. Le verbe ne mâche pas ses mots !

Et pourtant.

Pourtant je regrette une lecture rendue difficile par un style d’écriture qui peut passer du lyrique admirable au verbeux insupportable , à une phraséologie de mots inventés (comment alors les comprendre ?), utilisés à contre emploi ou accolés les uns aux autres selon des repères d’initiés (je le souhaite plus que n’en suis sûr, sinon c’est nul, mais alors quel gâchis pour les autres dont je suis) où des références techniques, littéraires, sportives, historiques sont devenues inintelligibles pour le commun des mortels tant les sous entendus demeurent obscurs.

 Si la vaillance des « forcenés » ne devait finalement être accessible qu’à des intellectuels de salon ou à un parterre limité d’avertis ou de collègues journalistes, alors je ne suis pas sûr que l’engouement populaire vis-à-vis du vélo trouve son compte dans un texte rébarbatif.

Et si, sous prétexte que Geminiani ne lui aurait rien révélé de ce qu’il lui avait promis, l’auteur appâte le lecteur par la perspective d’une « véritable histoire du dopage » qui n’accouche même pas d’une souris, il me parait (même si je suis au fond d’accord sur le fait qu’il n’est plus nécessaire d’en rajouter) qu’il aurait mieux fait de s’abstenir d’évoquer le sujet car son silence rend suspecte même son affirmation selon laquelle « les dopages étaient dérisoires, les exploits énormes » : sa frilosité amène à avoir du mal à y croire même si c’était vrai.

Alors qu’il avait tout en mains pour réconcilier les admirateurs de Jarry et ceux (peut être les mêmes) de Coppi ou Anquetil, j’ai peur que Philippe BORDAS ait un peu gâché son sujet.


Dommage car ce qu’il raconte méritait le « maximalisme » auquel il aspire et pas un de ces « exploits dérisoires » qu’il décrie.



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