François Leguat, huguenot contraint à l'exil et à l'aventure

Cristina Hermeziu - 06.04.2015

Livre - Nicolas Cavailles - Edit de Nantes - huguenot exil


La tentation serait trop grande de qualifier de cioranien le premier récit de Nicolas Cavaillès qui remporte d'ailleurs, pour son titre Vie de monsieur Leguat, le Goncourt de la Nouvelle en 2014. L'auteur s'empare de la vie de François Leguat (1638-1735), huguenot français forcé à l'exil et à l'aventure, pour livrer une fable philosophique irriguée avec exubérance par un pessimisme jubilatoire.

 

Chassé à cinquante ans de ses grasses plaines de Bresse, le seigneur est contraint à vivre une « décennie d'errance et de malheurs » dans l'océan Indien. Il a tant voyagé « qu'il a épuisé le voyage » ; il a tant souffert dans sa chair qu'il ne lui reste que « des membres réduits à des muscles essorés par la survie dans la nature » ; il a tant contemplé la nature humaine qu'il est voué « à une robuste démence lucide et tourmentée. » Revenu en Europe après ses malheurs exotiques, il s'installe parmi la « faune des miséreux », en Angleterre.

 

Il y meurt en patriarche à 97 ans, la peau calcinée et le regard d'un prophète. En est-il devenu un ? 

 

Nicolas Cavaillès ne s'efforce pas de rendre encore plus romanesque une vie qui l'est déjà largement. La tendresse distante par laquelle l'écrivain accumule par endroit les détails noirs de la vie de l'aventurier pour en couper nettement d'autres quelques pages plus loin, cache une clairvoyance, certes propre à Cioran : les expériences de l'ailleurs — aussi exotiques et inouïes soient-elles, ne rendent pas le sort humain moins insensé.

 

L'issue des aventures qui s'enchaînent vainement est toujours la même et sans négociation possible.

 

Sur la mort, Nicolas Cavaillès écrit d'ailleurs des pages d'une élégance intense, expiatoire : « La sagesse de l'arbre – naître et mourir au même endroit – est étranger à l'humain. (…) On ne choisit guère plus l'endroit où l'on meurt que celui où l'on naît. Certains destins s'amusent des clins d'œil et autres déjà-vu plus ou moins mélancoliques, mais la mort n'entre pas dans ce type de divertissement, elle nie les symboles, se moque des calendriers, ne distingue aucun lieu d'un autre, et vous cueille où que vous soyez, quelle que soit l'heure. » 

 

Si au terme de ses supplices François Leguat ne se fait pas saint, il devient en revanche une sorte d'ascète, à la manière des scribes qui appréhendent le monde à l'écrit. Comme il possède désormais « un bien précieux » – une histoire – sa nouvelle mission est de l'écrire, geste altruiste qui « compense un peu l'amertume de sa solitude, toujours plus vaste depuis qu'il est parti de Bresse », la contrée natale.

 

Souvent, des éclats purs de poésie scintillent à travers la fable, comme si le destin mouvementé de ce « gentil-homme-comme-vous-et-moi » était un prisme capable de révéler la texture émerveillée de la vie.  

 

 

 

Résolument classique et lyrique, Nicolas Cavaillès sait rendre les méandres de ce destin hors norme ombrageux et ensoleillés à la fois. Même si l'on sait que Nicolas Cavaillès, né en 1981, est l'éditeur de Cioran dans la Pléiade (Gallimard, 2011), ce n'est pas dans le sillage du philosophe du doute que l'on va situer son écriture poétique et imagée.

 

C'est plutôt dans la veine mystérieuse et sereine d'un Pascal Quignard que l'on va chercher filiation, si besoin est, pour aimer sans réserve le récit de « vie de Monsieur Leguat », un brin pessimiste et immensément jubilatoire.