Frantumaglia : Elena Ferrante pulvérise l'expérience autobiographique

Nicolas Gary - 03.01.2019

Livre - Elena Ferrante autobiographie - Elena Ferrante Frantumaglia - Naples auteure écriture


ESSAI ROMANCÉ – Elena Ferrante avait débuté sa carrière sous couvert d’anonymat, par timidité, finit-elle par avouer. Ce masque l’a abritée dans un temps, puis protégée, malgré les tentatives de journalistes pour percer le mystère. Qui parle quand Elena écrit ? Quel personnage-auteur se profile donc ?
 


Voyager à travers l’écriture, quoi de plus dangereux, et de plus mensonger quand un pseudonyme nous promet de parler de sa vie et de l’écriture ? Le rapport de l’un à l’autre est complexe, mais la vérité n’est pas une fin en soi : ici, l’essai importe autant que la trame romanesque qui, somme toute, aboutit à une autre histoire, dans l’histoire.

Elena Ferrante, quelle qu’elle soit, est une amoureuse de la littérature : dans les multiples exemples que contient Frantumaglia — lettres, courriers aux lecteurs, à l’éditeur, interviews, etc. — elle affirme une réflexion sur ce métier.

Revenons sur un point : voilà plus de vingt ans que Ferrante publie des livres et écrit. Et à ce jour, elle incarne le plus grand secret, entretenu et jalousement préservé, quant à l’identité derrière le nom. Sauf que les lecteurs, eux, s’en moquent éperdument. C’est ainsi que l’ouvrage divise les questionnements en deux catégories : ceux qui interrogent sur sa vie personnelle, et sont éconduits, et ceux qui tentent de trouver les signes.

Car, en fin de course, Ferrante nous entraîne d’abord sur une authentique piste de réflexion : qu’est-ce donc qu’être auteure ?
La première édition de La Frantumaglia fut publiée en Italie fin 2003, bien avant que le succès ne l’inonde : elle ne comptait alors que deux livres publiés, dont l’un, prix Elsa Morante, fut adapté au cinéma par Mario Martone, conférant une certaine aura à l’auteure. Cette édition enrichie, comme l’explique son éditeur, se double de multiples ajouts. En Italie, sa parution manqua d’être compromise par l’article de Claudio Gatti, qui fit paraître une enquête le 2 octobre 2016, où il affirmait avoir découvert la vérité autour d’Elena Ferrante.

Un travail de fourmi et de patience, mais qui ne fit que lui attirer les foudres des lecteurs.

Depuis toujours, Ferrante pointe le texte, seule chose qui importe. Et les rares éléments biographiques connus dans Frantumaglia servent avant tout à humaniser l’auteure. À l’incarner. Car elle est romancière d’un bout à l’autre, et si elle livre des données biographiques, ces dernières sont encore romancées, et l’on cherchera en vain les clefs — et plus encore, les serrures.

Alors personnage ou auteure ? Les deux, en réalité : quand elle cite Freud et Totem et Tabou, c’est pour souligner le cas de cette patiente qui refusait de se servir de son nom, redoutant qu’on s’en empare pour lui dérober ensuite sa personnalité. De l’auteure au texte, en passant par la figure de l’auteur, les questions agitent la critique — quand bien même c’est le texte qui demeure. Et demeurera toujours.
 
D’une certaine manière, Frantumiglia devrait être abordé comme une forme de métafiction, attendu que son sujet, Ferrante, est tout à la fois personnage et auteure, simultanément. La biographie romancée ne manque pas d’intérêt, mais fixe avant tout l’image — à travers les nombreux échanges épistolaires — qu’Elena veut nous donner.

Et comme son propos premier est de réfléchir et penser ce que pourrait être la vérité dans la fiction — invoquant Italo Calvino pour ce faire — elle nous laisse livrés à nos propres conclusions. L’auteure est libre de créer des réponses isolées de ce que l’on appellerait la vie réelle. Comme Calvino, elle revendique le droit de, chaque fois qu’on lui réclame des éléments de descriptions personnels, changer les éléments, les modifier, les adapter.

Ne jamais dire la vérité. Jamais. Voilà comment ce texte se dévoile le plus : une autobiographie, dans l’esprit, mais assurément pas dans les faits…


Elena Ferrante, trad italien Nathalie Bauer – Frantumaglia – Gallimard, collection Du monde entier – 9782072734670 – 23 €


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Pour approfondir

Editeur : Gallimard
Genre :
Total pages : 464
Traducteur : (nathalie bauer
ISBN : 9782072734670

Frantumaglia ; l'écriture et ma vie

de Elena Ferrante

"Ma mère m'a légué un mot de son dialecte qu'elle employait pour décrire son état d'esprit lorsqu'elle éprouvait des impressions contradictoires qui la tiraillaient et la déchiraient. Elle se disait en proie à la frantumaglia." C'est autour de ce mot, du sentiment d'instabilité qu'il évoque, que ce recueil de textes d'Elena Ferrante s'articule. Lettres échangées avec son éditeur, entretiens, correspondances sont les pièces hétérogènes d'une mosaïque qui éclaire la démarche de l'écrivain et invite le lecteur à entrer dans son atelier. En revenant sur ses romans - de L'amour harcelant à la saga L'amie prodigieuse -, Elena Ferrante prolonge sa recherche autour des thématiques essentielles de son oeuvre : le rôle de l'écriture comme tentative de recomposition d'une intériorité morcelée, l'univers féminin, la complexité de la relation mère-fille, Naples.

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