Frédéric Boyer, des racines du christianisme à celles du Rock'n'roll

Jean-Luc Favre - 09.04.2020

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ESSAI – C’est une heureuse surprise de voir figurer sur la liste des auteurs sélectionnés pour le Prix Jean d’Ormesson 2020, un ouvrage de Frédéric Boyer, Sexy Lamb, sous-titré, De la séduction, de la révélation et des transformations chrétiennes paru pour la première fois en 2012 chez P.O.L. Occasion pour nous de revenir sur un livre majeur qui n’a d’ailleurs aucunement vieilli et qui bouscule en quelque sorte les traditions littéraires ; et bien au-delà encore.


 

Fédéric Boyer dont l’œuvre s’est largement amplifiée depuis n’est pas vraiment un auteur comme les autres. Lui qui a été chargé en son temps de la traduction de la « Bible Bayard », travaille comme un méticuleux encyclopédiste, convoquant dans ses écrits, aussi bien la littérature que la théologie, l’éthologie également, comme d’autres domaines de la connaissance.

Parfois en brouillant volontairement les pistes d’une recherche détaillée, au sein d’un système de codifications dont les connexions sont multiples et complexes, avec parfois le sentiment d’un « droit d’entrée » qui n’est pas forcément une invitation pour le lecteur, mais plutôt un préalable dont Sexy Lamb se veut l’une des transcriptions ou retranscriptions possibles à la manière d’un scénario. Vive le cinéma et le Rock’n’roll !
 

Dans l’incidence de la révélation ! 


« Être chrétien en ces temps ne devrait être possible qu’en revisitant tout de fond en comble ». Affirme l’auteur, « en s’opposant à ce qu’il nous est donné de croire ». Or élevé par une mère catholique et un père athée, il n’en fallait pas moins pour que le jeune Frédéric trouve dans ce contexte familial dédoublé, la substance édifiante de ses interrogations, même si au cours de son adolescence il est appelé par d’autres tentations.

Il reviendra vite au grand galop à la source de l’improbable mystère — à commencer par la lecture de Dostoïevski, puis par des études d’exégèse à la Faculté des Jésuites du Centre Sèvres à Paris, en parallèle de ses études de lettres. « Je me suis alors plongé dans cette fabrique textuelle du christianisme qui a marqué tout notre univers de référence scripturaire. La manière d’écrire et de lire des textes. » 

La motivation semble pour le coup assez claire, mais avec un bémol toutefois. « Je me suis toujours interrogé sur ma fascination pour le christianisme et ma proximité tourmentée faite autant d’admiration, que d’interrogation et parfois de dégout. » Car si l’auteur reconnaît une certaine fascination pour cette religion, il n’est pas pour autant béat face à son contenu. Entre l’apprendre filial et la compréhension critique, c’est tout un monde qui s’érige devant soi, sans pour autant donner des réponses immédiates et « dignes de foi ». 



 
Une clairvoyance assez signifiante d’ailleurs, car de nombreux chrétiens aujourd’hui, au-delà du croire factuel largement ritualisé et diffusé, connaissent le même étrange questionnement, en éprouvant des sentiments paradoxaux. Attirance naturelle « pour ce que l’on aime », et répulsion « confronté à ce que l’on déteste ». C’est pourquoi et c’est alors presque logique, l’auteur reste comme « un poussin ennuyé sous les ailes d’une divinité qu’il n’arrive pas à appeler au secours ». 

En clair c’est le grand désarroi pour celui qui est amené à répondre de son mal, devant l’inconnaissable.
 

Mais comment croire et être entendu ?


 « Croire alors, ne devrait jamais signifier que je me mette dans l’état d’esprit où je suppose qu’une chose que je tiens pour impossible peut arriver, mais plutôt exiger d’opposer à l’impossible tout ce réel comme contradiction. De toute évidence croire ne peut être possible qu’en acceptant les coups, les épreuves, qui nous conduisent au bord le plus vacillant de l’existence. » 

On peut alors se poser la question si l’espérance est à ce prix, et quel est finalement ce prix de la souffrance à payer de manière individuelle et personnelle ; entre révélation et meurtre, en évoquant au passage Saint Jérôme ou Saint Augustin. Faudrait-il une soudaine apparition pour démontrer que ce « qui est vrai » prend sa source dans une puissance supérieure susceptible de changer la face du monde. Un monde meilleur cela va de soi. Car n’oublions pas que le christianisme dès sa fondation s’oppose au monde romain, en le défiant ouvertement et consciemment. 

Opprimés, exclus, indigents, malades, esclaves, païens et prostituées font figure de premiers adeptes. Ils en sont même les totems essentiels. « Heureux les simples d’esprit, le royaume des cieux leur appartient. » Autrement dit le Salut pour tous ! Cependant que pour l’auteur qui se veut d’abord réaliste autant que pragmatique, il congédie toute forme d’approximation qui ne soit pas une opération vérifiée à la source : « Mon souci a été de montrer que très tôt cette religion s’est constituée dans un rapport à la réception, à la fabrication, à la transformation des textes. » 
 
Et qui inclut par là même une projection spécifiquement narrative et littéraire, comparée à la naissance du Rock’n’roll. Et il affirme encore que « le christianisme relève du storytelling, il est une sorte de performance littéraire. Cela signifie que c’est une communauté qui crée le lien. Le grand pouvoir du christianisme a été de raconter le monde différemment ». 

Surtout si l’on considère que c’est à partir du IIe siècle que les évangiles constituent un récit de la vie de Jésus de Nazareth soit deux siècles après la crucifixion et la résurrection du Christ. Autant dire que l’encre a coulé sous les ponts ! De fait, souligne l’auteur assez subtilement, « le christianisme n’a pas de langue propre. Il habite la langue des autres et d’une certaine façon il les a colonisées, déplacées, et de tous ces déplacements, ces rapts, il a inventé quelque chose de neuf ». 

Mais dans quelle mesure cela devait-il arriver et surtout pourquoi précisément au cours de cette période ? La réponse est peut-être simplement contenue dans cette phrase : « Appeler à l’aide quelqu’un qu’on ne connaît pas c’est toute l’épreuve de la vie humaine sur terre. L’idée générale étant : quelqu’un était déjà là, chez moi, et je ne le savais pas ». Qu’importe le temps de sa venue ! Tel serait donc le mystère de l’homme ? 


Frédéric Boyer — Sexy Lamb ; De la séduction, de la révolution et des transformations chrétiennes — POL – 9782818015001 – 14 €


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