Frère et soeur : taire le fusionnel amour

Jean-Luc Favre - 26.12.2019

Livre - Jamais un autre - frere soeur virtuoses - amour interdit famille


ROMAN – Il mériterait de siéger à l’Académie française ! Joël Schmidt est un écrivain rare, à l’écriture puissante et ciselée, et pourtant il demeure méconnu du grand public malgré une carrière littéraire plutôt dense, voire assez impressionnante par sa longévité. Né en 1937 dans le milieu intellectuel protestant, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, il en gardera des traces qui marqueront durablement son œuvre et sa propre histoire.



 


Habitué du milieu littéraire parisien depuis sa tendre enfance grâce à son père Albert — Marie Schmidt, un universitaire passionné de littérature. Il côtoie tour à tour les grands écrivains du XXe, François Mauriac, André Gide, Paul Valéry, Roger Martin du Gard, avec lesquels il se lie d’amitié. De ce point de vue on peut aisément affirmer que Joël Schmidt emprunte la voie royale.

Côtoyer quotidiennement des personnalités littéraires de cette envergure n’est pas donné à tout le monde, c’est certain, et lui aura permis sans aucun doute d’apprendre à dompter les mots au sein d’une langue française encore synonyme à une époque pas si lointaine, de connaissance et d’érudition. Auteur à ce jour d’une soixantaine d’ouvrages tous genres confondus, essais, nouvelles, romans, etc. ; et dont certains ont fait date par exemple Je changerai vos fêtes en deuil, ou bien encore Les amants.

Historien incontournable de l’antiquité romaine, Joël Schmidt a su s’imposer au cours du temps, comme un écrivain majeur de sa génération. J’ai eu la chance de le rencontrer à plusieurs reprises à son domicile parisien, rue de Vaugirard, lors de nos réunions très sérieuses du jury du Grand Prix de la Critique Littéraire (le Goncourt de l’essai).

Je me souviens d’un être courtois et élégant, particulièrement lucide et exigeant dans ses choix littéraires. De sa sœur également, une petite dame, silencieuse et effacée qui parfois venait nous accueillir sans dire mot, et qui soudain disparaissait dans la plus grande discrétion. Comme si ! 
 

Jamais l’un sans l’autre !


Jamais l’un sans l’autre, est le titre de son dernier roman. Un ouvrage bouleversant et certainement très dérangeant dans une société où il existe encore certains tabous presque insurmontables par défaut, surtout lorsque l’on aborde la question de l’amour entre frères et sœurs, mais plus encore et plus clairement désigné comme tel, je parle ici d’inceste. Un sujet particulièrement délicat il faut bien l’admettre et qui met forcément mal à l’aise.

Cet amour-là reste condamnable dans bien des esprits. Surtout éviter de parler de cette déviance honteuse. Il y a du mal là-dedans. Un frère et une sœur devenus inséparables par les circonstances de la vie. Jean a perdu très tôt sa jumelle, Aude, son aînée comblera ce manque irréparable de la disparition comme une amie aimante et protectrice.

Eux ont grandi indépendamment du carcan familial. Une mère froide, inquiète et suspicieuse, un père souvent absent et détaché qui nourrit une affection singulière, mais à distance, pour ses deux enfants qui pratiquent les mêmes jeux et qui dorment ensemble pour se protéger. Puis en grandissant, ils découvrent la musique comme une passion commune, une échappatoire salvatrice en somme. Brahms, Bach, Litz, Ravel, Wagner.
 

[Premières pages] Jamais l'un sans l'autre


La grande musique qui fait vibrer les cœurs élève les passions ! Ils deviennent alors de célèbres virtuoses qui enchantent le monde, tout en faisant bloc contre l’incompréhension et l’adversité. Il faut continuer de garder le silence. Taire cet amour fusionnel interdit. Et qu’importe le prix à payer pour tenter de rester digne, cet amour-là n’a pas de prix. Il est pur c’est certain. Comme d’ailleurs ne pourrait-il pas l’être naturellement. Les sentiments naissent souvent de l’inconscient en contournant les obstacles nés de l’apprentissage infantile parfois maladroit, mais éminemment sincère.

Savoir endurer pour exister dans la plus grande liberté d’intention, sans se faire de mal et surtout braver ce que pensent les autres. Il n’y a pas de mauvais sort pour celles et ceux qui savent vraiment s’aimer innocemment. De la hantise peut-être. Du désarroi parfois, certainement. Sortir des sentiers battus présente un risque. Il faut alors apprendre à être courageux. Avec ce nouveau roman, Joël Schmidt n’a pas peur des mots. Il fait tomber les masques. Comme en renouant habilement avec le romantisme allemand qui lui est si cher. Un auteur respectable sous bien des aspects.

 

Joël Schmidt – Jamais l’un sans l’autre – Albin Michel — 9782226440853 – 15 €




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