Georges-Olivier Chateaureynaud : l'Autre rive

Clément Solym - 26.11.2007

Livre - Georges-Olivier- - Chateaureynaud- - Autre-rive


Publié en l’an de grâce 2007, L’Autre rive appartient à un domaine rare de la littérature. Du moins un espace que je n’avais jamais parcouru auparavant : celui du roman clos sur lui-même, qui évolue au sein de sa propre logique sans parvenir à s’en extraire. Tout tient à la cité, Ecorcheville, où vont s’agiter les êtres, les âmes, et tout particulièrement celle de Benoît, modèle d’adolescent intimidé et hanté par l’autre autant que par son absence.

Ecorcheville est une cité, nichée sur les rives sur Styx, où Charon vient chaque soir quérir les morts, recueillant leur obole en guise de salaire pour le nocher. Parfois, le cadavre d’une créature rejeté par les eaux, parfois un animal prodigieux, sirène, centaure ou satyre rappellent aux humains que le fleuve vit, et qu’au-delà de lui, une autre vie existe. Mortes, les dépouilles finissent chez Louise, mère adoptive de Benoît, qui les empaillera comme il se doit. Comme elle a empaillé jadis l’enfant né de ses entrailles et qui repose à jamais sous un bloc de verre. Vivantes, elles sèment la cohue dans les rues de la Cité, où Dupassé, le chef de la police maintient d’ordinaire un calme presque morne.

C’est ici, au milieu des pluies de salamandres, dont les corps pourrissants répandent une odeur nauséabonde, c’est ici que Benoît, abandonné par sa mère comédienne, traque les indices qui lui révèleront l’identité de son père. Mais son histoire, son enquête, il la mène entre deux beuveries, avec ses amis de la haute société Onagre, féru de vitesse et de voitures volées et Cambouis, son fidèle mécanicien. Quelle déréliction pousse ces jeunes à traquer la mort dans des courses insensées ? Et Fille-de-Personne, leur amie, véritable tigresse qui dispense les coups de griffes quand on l’approche, quel puissant serment la condamne au silence et à la provocation ? Son amour pour Onagre ? Probable… A moins que Krux, son frère désinvolte, véritable truand et meurtrier en devenir n’en sache plus ?

Car Ecorcheville écrase chacun de son territoire quasi infranchissable. Il faut trahir la Cité pour s’en enfuir, et encore vous aura-t-elle déjà marqué au fer rouge. Même Superbe Propinquor, maire aimé et unanime n’échappe pas au poids d’un passé inavouable. Alors le mieux reste peut-être les fusillettes, qui vous aideront à vous suicider. L’engin est fort bien conçu, il ne rate jamais son coup, et il s’en trouve à chaque coin de rue. A vous de choisir. Si tant est que la Cité vous en laisse le choix.

La musique se transforme en échappatoire pour Benoît : sa lyre électrique ne remporte cependant pas l’adhésion de tous. Bah, les génies sont toujours méconnus de leurs contemporains. Alors il entretient muettement sa passion et son amour pour Fille-de-Personne. À Ecorcheville, on apprend seul. À Ecorcheville, on est seul. Seul face à soi-même, évidemment, mais surtout seul face à l’Autre, qui vous renvoie son inéluctable absence.

 Au cours des 650 pages, de ce roman fleuve, de ce roman univers, on suit la quête d’un adolescent, en proie aux doutes et au déni, que le narrateur donne à vivre sans compassion ni pitié. Benoît nous sert de guide, comme un Virgile novice dans un cercle infernal inconnu de Dante.

L’Autre rive, celle qui prolonge l’isolement des Ecorchevillois mesure aussi la portée des espoirs lan cés vers l’inconnu. Comme le préconisait Baudelaire, on veut plonger vers l’inconnu pour trouver du nouveau (Ah ! cet italique…) mais on ne touche qu’aux limites de la Cité et l’on se brûle à les traverser.

Des noms de personnages évocateurs – le poète Lordurin ou le maire Propinquor – un imaginaire qui tire superbement parti des mythes anciens, le roman défile et instaure une atmosphère dans laquelle on rentre avec réticence mais qui nous absorbe immédiatement au point de le quitter toujours à regret. Et l’on y revient, angoissé encore de ce que l’on va y trouver.
Au cours d’une interview donnée pour Le Littéraire, Georges-Olivier confiait : « j’applique, dans mes fictions, les lois du rêve telles que Freud les a décrites. Il y a des substitutions, des transferts, des occultations, des amalgames, des allusions... »  L’Autre rive présente tous ces éléments. Benoît y rêve beaucoup, sans que jamais la réalité ne lui revienne, cinglante offense qui le plonge plus encore dans son isolement.

  Dire que le livre est réussi serait alors faire injure au travail réalisé sur quatre années par Georges-Olivier. Bien sûr, c’est un roman, finement ciselé, même si le style s’ampoule quelque fois, ce n’est finalement qu’une déviance rare de la poésie qui s’en dégage. Les phrases belles et riches d’un vocabulaire savoureux s’étendent sans nous perdre, tout au contraire d’Ecorcheville qui nous abîme dans son étroitesse.

J’ignore si ce fut avec jubilation, ainsi que le décrit la quatrième, que j’ai parcouru  L’Autre rive. C’est avec ferveur cependant que l’on en recommande la lecture.