Gérard Cartier, Le Petit Séminaire

Clément Solym - 09.01.2008

Livre - Gerard - Cartier - Petit


Nul besoin de revenir là-dessus, s’il existe encore des gens qui lisent activement de la poésie, j’en suis. Attention : je n’en suis pas pour autant. Enfin, disons que j’en suis sans en être. Et qu’entre être ou ne pas en être, je préfère relire Saint John Perse. Ben ouais, c’est mon héros. Plutôt vieille école, mais que voulez-vous ce n’est pas à mon vieil âge que l’on refait sa bibliothèque. Encore que…

Bref, pour être un peu formel, le petit séminaire est un ouvrage en prose. Partiellement. Et le reste du temps, c’est ouvrage partiel. Ou morcelé. De strophes éclatées, parcourues de silence et de pudeur, souvent ponctuées de points de suspension pensifs, voire songeuses. Leur découpage en six vers révèle un second découpage, comme une césure dans le vers, qui sépare les mots et étire la phrase. Et bine mieux qu’une phrase, on devrait évoquer une stance déconstruite.

Que disent ces îlots ? Probablement pas plus que ce qui est écrit. La pensée errante, qui se cherche, balbutie et hésite, pour finalement se volatiliser dans un suspens qui n’a rien de policier.

Le reste du temps, on assiste à des sortes de définitions. Deux termes entre parenthèses, comme un titre pour la réflexion, une sorte d’indication ou d’orientation donnée à la rêverie. Puis quelques paragraphes. On y évoque distinctement Londres, les voyages, des femmes, des figures, des lieux. Tout un ensemble de souvenirs dans lesquels nous naviguons sans peine, à condition de suivre le cheminement imposé par Gérard. Car dans tous les cas, nous ne suivrons qu’un fantôme et ses hypothétiques marques. « J’avance en effaçant ma trace. Qui croit me suivre règle son compas sur les titubations de la Lune. »

 Un sentier creusé certes, mais sans ornières réelles. Les mots se déroberont tôt ou tard, nous laissant dans un récit qui ne nous est ni tout à fait étranger, ni tout à fait assuré. « Moi aussi, j’ai déchiffré la nuit dans un soupirail. » Et si l’on se prend au jeu, on découvrira çà et là de discrets indices d’un sentier à recomposer.

Est-ce pour autant une œuvre poétique, de ce que l’on ne perçoit pas clairement tout le propos ? Existe-t-il une vague harmonie sonore, « de la musique avant toute chose » qui entraîne dans une danse même hasardeuse ? Pas certain. Quelques phrases par-ci par-là donnent un léger fredonnement, mais pas de quoi fournir une mélodie à un écolier. La prose est un instrument délicat à manier pour faire de la musique, et ici, on ne perçoit pas grand-chose.

Faut-il se tourner vers les événements contés, ou leur nébuleuse harmonie ? Peut-être plus, mais là encore, le mystère ne fait pas la poésie.

Pourtant, cet ouvrage n’a rien de déplaisant. On se laisse bercer un peu par une langue douce, agitée en fin de chapitre par des soubresauts de pensée. Jusqu’à l’expérience de la « 6eme droite porte  ». Ici, ce n’est plus que saccade de trente-trois strophes, qui s’effilent et se succèdent, toutes entrecoupées de hoquet, toutes morcelées. Un bien étrange lieu que celui-là. Parce qu’après lui, le recueil reprend son chemin habituel, repart dans son ornière virtuelle, et s’en revient à ses premiers détours.

Le Petit Séminaire, c’est un poème accessible, intelligible, qui prend la forme d’une autobiographie voyageant au gré des souvenirs, dans les impasses de la mémoire. Un livre que l’on feuillettera sans assurance, et qu’on refermerait tout aussi bien, sans demander son reste. Et puis si l’on y replonge par curiosité, on se prendra au jeu peut-être.

Pour ma part, le jeu n’en valait pas la chandelle. Alors, je l’ai mouchée. Ça fait belle lurette qu’il y a l’électricité à la maison…