Goat moutain : tuer et ne rien ressentir

Cécile Pellerin - 19.12.2014

Livre - Littérature américaine - chasse - famille


Avec ce quatrième roman, David Vann clôt un cycle romanesque inspiré de son histoire familiale et c'est sans doute un soulagement pour le lecteur car, depuis Sukkwan island (2010), il faut bien l'admettre, chaque nouvelle lecture (Désolations  puis Impurs) est une épreuve douloureuse, qui met à mal, indispose et oppresse, plonge dans les affres du désespoir et de la folie même les plus forts d'entre nous.

Pourquoi s'entêter alors à suivre cet écrivain, à accepter, de nouveau une immersion dans une ambiance sordide et noire, d'une violence trop souvent insoutenable ?

 

Sans doute parce que cette tragédie personnelle bouleversante est portée par une écriture talentueuse originale et poétique, un rythme inédit, vif et âpre et revêt un caractère bien plus universel, interroge et fascine, hypnotise même, attire le lecteur pour mieux l'anéantir ensuite, mais sans intention de nuire. Il s'agit là, pour David Vann, d'apaiser des souffrances intimes, de sortir des traumatismes de l'enfance, de panser certaines plaies et de renaître enfin. 

 

Ainsi la littérature sauverait l'écrivain…

 

Mais pas le lecteur, cette fois qui s'embourbe dans cette histoire dramatique, très intérieure, bute sur les références bibliques et la dimension religieuse du roman (les personnages de l'Ancien Testament, Caïn et Abel, reviennent souvent, tel un délire mystique), s'agace parfois du style répétitif, semble étouffer à travers les ressassements du narrateur et une nature brusquement hostile (on se croirait dans « Délivrance » de James Dickey) et n'a qu'une hâte au final, sortir de cet enfer, de ce groupe d'hommes bruts et dingues, pour tordre le malaise qui l'étreint depuis les premières pages.

 

L'histoire est épouvantable et le drame surgit très rapidement. C'est l'ouverture de la chasse, quelque part en Californie du nord, en 1978. Quatre hommes, dont un garçon de 11 ans, son père et son grand-père partent chasser le cerf sur les 250 hectares du ranch familial de Goat Mountain. A la lunette de son fusil, le père repère un braconnier et propose à son fils de tenir l'arme pour regarder à son tour. L'arme est chargée. L'enfant tire, presque naturellement et tue le chasseur illégal. « Une part de moi-même n'aspirait qu'à tuer, constamment et indéfiniment […] Si j'éprouvais quelque chose, c'était de l'excitation […] Nous étions toujours occupés à tuer quelque chose, c'était comme si nous avions été mis ici-bas pour tuer […] La simple idée de tuer était meilleure que n'importe quoi d'autre. »

 

Ainsi commence la tragédie, racontée par l'enfant lui-même, devenu adulte ; véritable parcours initiatique où l'ivresse du pouvoir de tuer conduit à la folie, fait jaillir les instincts les plus primitifs et barbares, où le châtiment doit éduquer, faire souffrir jusqu'à la mort, encore et sans relâche. Où chacun, père, grand-père veut affirmer son autorité, jusque dans les tréfonds d'une haine réciproque, où le poids de l'atavisme enferme l'enfant dans une destinée effroyable. Comme si aucune rédemption, aucun salut n'étaient possibles.

 

De page en page,  sous forme de scènes parfois carrément hallucinatoires, l'horreur s'amplifie et révulse, donne des hauts le cœur. Pas de lumière, d'échappatoire à l'horizon, aucune femme pour secourir ces damnés, rien que le vide et le néant, le carnage absolu.

 

Ce trio familial s'enferme dans des disputes violentes et perverses, menace chaque fois de perdre le lecteur, alors suffocant, presque nauséeux. L'écrivain donne à voir,  à outrance, exacerbe cette violence d'une partie de chasse dont on ne sait plus si elle est animale ou humaine. Confusion, folie ;  tout tourne autour de la mort, de la haine,  de la peur, de la chaleur terrible, de la terre aride, pierreuse et de la poussière, de la pourriture de la chair et du sang.  Un décor d'apocalypse où l'homme est devenu monstrueux, où la transgression des règles de société, de la morale chrétienne indispose, crée un vif malaise. Intenable pour le lecteur.