Grand Homme, Chloé Hooper

Clément Solym - 03.11.2009

Livre - grand - homme - Chloe


Palm Island est une petite île de la Côte Est de l’Etat du Queensland en Australie. A plus de mille cinq cent kilomètres au Nord de Sydney, cela pourrait être un petit paradis. En fait, c’est plutôt une sorte de zone de libertés surveillées pour les Aborigènes qui, au fil des ans, y ont été assignés à résidence dès qu’ils ont eu plus ou moins maille à partir avec la justice ou la police.

Tous plus ou moins dépendants des allocations perçues de l’État, ils (hommes et femmes) les boivent allègrement dès que reçues oubliant leur condition, leur statut, leurs origines, leurs traditions, même s’ils continuent parfois de pêcher et de chasser un peu.

Un cadre idyllique dans lequel la violence, notamment conjugale ne fait pas dans la demi-mesure. Le 19 novembre 2004, le brigadier-chef Chris Hurley a justement à faire avec trois femmes qui ont été violemment tabassées par le mari de l’une d’elles. Celle-ci, soumise à un traitement de diabétique, demande au policier, qui après avoir refusé finit par accepter, de l’accompagner chercher ses médicaments chez elle où elle craint de rencontrer son agresseur de mari.

Chloé Hooper
Hurley dépose Gladys devant chez elle et l’attend dans son fourgon en compagnie de Bengaroo, un assistant aborigène intégré à la police, quasi exclusivement blanche par ailleurs. Le neveu de Gladys, affalé ivre mort dans le jardin devant la maison, en profite pour insulter copieusement les policiers qui le coffrent aussitôt.

C’est le moment que choisit Cameron Doomadgee pour malencontreusement passer par là, de retour de la pêche et pas mal saoul lui aussi, voir la scène et reprocher à Bengarro d’aider la police des blancs contre ses frères de couleur. Suite à quelques échanges de violences verbales, Hurley balance également Cameron dans le fourgon sans ménagement et, sans plus attendre le retour de Gladys, conduit les deux prisonniers au poste : la résistance de Cameron s’y traduit par un déménagement musclé du fourgon vers l’une des cellules.

Quarante minutes plus tard, Cameron décède dans la cellule où il a finalement été jeté. Son visage fait apparaître un superbe œil au beurre noir. Et l’autopsie, ultérieurement réalisée, mettra en évidence quatre côtes cassées, une rupture de la veine porte, un foie pratiquement fendu en deux ayant provoqué une hémorragie intra-abdominale et donc la mort.

Le livre de Chloé HOOPER est la narration d’une enquête, presque d’une quête, que cette Australienne a voulu mener parce qu’elle voulait « en savoir plus sur (son) pays ». Elle a voulu en savoir plus sur ces peuples aborigènes qui étaient les occupants originels de cet immense continent et que les blancs n’ont eu de cesse de spolier de leurs terres et d’avilir par l’alcool et les drogues qui sont entrés en force dans ces civilisations primitives.

Elle a voulu en savoir plus sur ce policier qui avait jusqu’alors mené de main de maître sa carrière et ses promotions en faisant le choix de travailler dans ces zones où demeurent encore nombreux les aborigènes. Cet homme qui s’occupait des enfants et usait de son statut pour faire régner un certain ordre. Cet homme, force de la nature, qui semble avoir été aussi attentionné avec certains enfants que violent avec certains adultes. Cet homme dont tout le corps policier du Queensland a fait le symbole qu’il a soutenu contre vents et marées.

Elle a voulu suivre l’avocat Andrew Boe qui s’est dépensé sans compter et gratuitement pour tenter de faire en sorte que la lumière soit faite sur ce décès qui laisse planer des zones d‘ombres monstrueuses en termes de responsabilités. Elle a voulu suivre l’évolution politico-juridique de cette affaire qui s’est terminée par la mise en accusation de Chris Hurley, qui sera finalement acquitté par un jury de blancs dans une ville de casernements. Et elle a suivi de près les procès de bout en bout tout au long des trois longues années qu’aura duré la procédure.

Et au bout du chemin, elle arrive à la conclusion terrible qu’elle « en (savait) plus qu’(elle aurait) voulu en savoir ». Constat dramatique et révoltant. Ce livre est terrible car il montre que, en 2007 encore, loin de toute publicité et de toute retombée médiatique (en tout cas, en ce qui me concerne, je n’ai rien su directement de tout cela), on constate que tranquillement, l’Australie continue, comme l’Amérique du Nord avec ses Indiens ou ses Inuits, à faire disparaître une civilisation et toutes les peuplades qui en sont le témoignage dans un contexte de racisme éhonté à grand renfort d’alcool et de drogues diverses.

Elle est terrible cette démocratie qui nie des peuples, qui réussit progressivement à en faire des assemblées d’épaves qui sont incapables de faire autre chose que développer des violences alcooliques qui se reproduisent au fil des générations dans un infernal cercle vicieux. « La force amère de la Réconciliation en Australie, c’était de faire comme si la vie de ces deux hommes pouvait peser le même poids » consta-t-elle après toutes ces années d’observation qui ne sont certes pas totalement neutres car il est évident qu’elle a fini par se laisser convaincre par l’un des deux bords. Mais elle a, au moins, le mérite de laisser apparaître, par moments, des doutes. Même si elle finit par admettre que « les projecteurs braqués sur Hurley et Cameron enlacés dans un combat à mort laissaient dans l’ombre le gigantesque carnage se poursuivant partout ailleurs ».

Mettant en évidence l’esprit de corps de la police « bien plus à même de défendre l’un de ses membres » que ces tribus dont le niveau d’éducation les empêche de simplement maîtriser assez correctement la langue pour s’exprimer ou répondre aux questions quand l’emprise de l’alcool n’est plus là pour justifier de leur hébétude, Chloé HOOPER pose des questions fondamentales que toute démocratie se doit d’avoir en ligne de mire et notamment que « la police ne peut pas être au-dessus des Lois », qu’il n’est pas admissible que soit à ce pont perverti son rôle que « l’intimidation (soit) devenue une seconde nature » quand ses membres ne se victimisent pas au point de mettre en avant que c’étaient eux qui « subissaient l’injustice de la Loi » !

Il n’est certainement plus temps d’imaginer ces cultures maintenues dans une réalité quotidienne : il y a évidence que ce ne serait qu’une façade artificielle, un zoo humain aujourd’hui dénué de sens. Il est, en revanche, certainement plus que temps que s’élèvent haut et fort des voix comme celle de Chloé HOOPER qui crient cette indignation devant tant de racisme et tant de négation de l’ignominie qui perdure. Rama Yade vient encore d’en faire les frais : aucune démocratie n’est à l’abri ! Mais quel est-il cet Homme qui dénie à son Alter Ego une humanité équivalente ?

Même si l’Alter Ego peut ne pas être, lui non plus, considéré comme un saint, Chloé HOOPER, sans répondre à aucune d’entre elles, pose les bonnes questions.

Son livre ne doit pas passer inaperçu.

 

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