Gueule de bois, Insa Sané

Clément Solym - 16.11.2009

Livre - gueule - bois - insa


Tibo de Sarbacane m'avait prévenu : sa collection eXprim a beau être classée jeunesse, les livres n'en sont pas moins des uppercuts bien placés, avec leurs déchirements, leurs chagrins, une flamme qui les anime et les dresse. Les bouquins des auteurs de Tibo sont les Hernani modernes : des forces qui vont... Et le roman d'Insa Sané se défend particulièrement bien dans cette catégorie.

C'est une histoire manège qu'il nous raconte : elle tourne, comme les petites voitures ou les vaisseaux spatiaux, et si l'on détourne un instant le regard, hop !, le petit cheval de bois a disparu pour laisser place au gros Mickey. Ainsi, on entend parler tour à tour de Sonia, petite Cendrillon de 18 ans, qui croit trop aux princes charmants en voiture de sport, surtout quand ce demeuré, en pleine pipe, écrase un piéton ; de Djiraël et Tierno, qui vivent entre Dakar et Sarcelles, les pieds dans l'une, la tête dans l'autre, mais toujours en restant fiers et si possible sans faire trop de vagues.

Ce sont les deux inspecteurs de police, Lait de Vache et Tonton Black Jacket, endurcis jusqu'à l'os – normal, après ce qu'ils ont mangé durant les émeutes de 2005 – et qui vadrouillent toujours dans les mêmes quartiers. La seule différence entre les malfrats et eux ? Leur parole. Et puis, ce trio de pieds Nickelés, Farrell, Samir et Freddy : pour gagner un peu d'argent et repartir en Algérie, ils pourraient voler une voiture. Un certain Zulu en donne 20.000 €.

Insa Sané
Amusant : Zulu, c'est un ami de Tierno et Djiraël. Et alors que ce soir-là, toute la famille est au restaurant, on s'apprête à entendre le résultat de l'élection de Barack Obama. Et sa famille, Moussa l'adore, mais en croisant la petite Sonia sur le bord de la route, il sent bien qu'il va faire un détour et sera en retard pour leur rendez-vous à tous au restaurant. De toute manière, la soirée risque d'être longue : Djiraël vient de se faire piquer sa Merco, par deux gangsters, dont du nez coulait encore du lait. Et que dire de Tonton et Lait de Vache, qui courent tout à la fois après une fugueuse, un accident de la route ayant causé la mort d'un piéton et un conducteur de voiture de sport exécuté de plusieurs balles ?

Et ainsi de suite... Car... « La ville aime la chair. » Oui, ma gueule. Cette ville de néons et de trottoirs brûlants aime dévorer les coeurs tendres pour les recracher, les vomir tout endurcis. Chacun à sa manière tente de s'extraire du marasme : la victoire d'Obama représenterait tant d'espoir de l'un et l'autre côté de l'Atlantique. Oui, mais non.

Insa Sané à l'écriture de Tarntino : son découpage est millimétré, impossible de se laisser endormir par un rythme nocturne qui mêle et démêle toutes les situations qui finissent par se regrouper, se rejoindre, dans l'estomac toujours pas repu de la ville. Tout le roman se définit par des séquences placées les unes après les autres, sans aucune apparente relation, tout d'abord. Ce n'est qu'au fil des pages que le lecteur tilte et qu'un détail appuie sur le percuteur de sa mémoire : déjà entendu, déjà vu, compris. Et soudain le fil du temps se tresse tout seul. Les images se réorganisent pour donner l'ensemble du tableau.

Superbement réalisé. Non. Superbement tourné. C'est un véritable film qu'Insa nous injecte dans les yeux, un procédé type de Tarantino, pour une écriture cinématographique qui profite en plus d'une musicalité évidente. Une foule de destins qui convergent tous vers une unique solution : vivre ou mourir – mais la mort n'est peut-être qu'un commencement, et celle du corps peut en fin de compte être préférable plutôt que de subir la désagrégation de l'esprit.

En dehors de ce parti-pris qui relève du tour de force, pour aboutir si bien, le lecteur restera scotché aux agissements des uns et des autres. Chaque plan dessine plus encore les traits de caractères des personnages, chaque nouvelle scène nous fait plonger dans leurs doutes, leur malaise. Avec une narration menée sans jamais entrer en eux, on découvre des êtres empêtrés dans une vie qui leur échappe. Triste à dire, mais pire à endurer...

Gueule de bois, c'est un coup de bambou violent, minutieux et magnifique. On adore. Et on en veut encore.

 

Retrouvez Gueule de bois de Insa Sané, en librairie