Histoire d'une dépression française : le "trop" qui nous détruit

Nicolas Gary - 15.04.2015

Livre - dépression stress - internet médias - informations déborder


Se foutre à poil relève soit de l'imprudence soit de la nécessité profonde. Le Salon du livre de Paris entamait sa traditionnelle inauguration, ce 20 mars 2014, et dans le même temps, sur Europe 1, deux gaillards s'étaient intéressés à un projet saugrenu. À l'époque, je m'étais engagé dans l'Académie Balzac : filmer des auteurs, durant la rédaction d'un roman collectif. Moi, j'étais dans l'euphorie – celle de la radio, tout d'abord – et de l'engouement que suscitait ce délire, débuté autour d'une table de jardin...

 

Avant d'entamer cette chronique, je reconnais avoir consumé plus de cigarettes qu'à l'ordinaire – fait inavouable, j'ai même lu le livre deux fois. La première, je suis arrivé à la conclusion que se foutre à poil relève soit de l'imprudence soit de la nécessité profonde. La seconde, il m'a fallu poser le livre, pris aux tripes. Et pour faire honneur à la sincérité de l'auteur, j'ai chialé. Comme un gosse. Ça m'a fait un bien fou.

 

Le livre de Guy Birenbaum se fera démonter par des médias bien sous tous rapports ; ActuaLitté n'est pas recommandable, je suis donc sauvé. Homme de média, d'internet, de radio ou de télévision, éditeur ou auteur, chercheur, ou journaliste, peu importe : Guy Birenbaum est un type que l'on rencontre, intrigué, et que l'on quitte avec le sourire.

 

Dans cette émission du 20 mars 2014, quelque chose se jouait. J'en ignorais tout. Mais j'étais présent : pour peu que je n'y ai pris garde, il semble bien que certains détails dévoilaient la situation. 

 

Vous m'avez manqué, c'est un livre sur une dépression, sur sa dépression, ainsi qu'il finit par se l'approprier. Causée par un trop, un excès de réseaux, de web, d'informations, etc.. Pudiquement, on parlerait d'une mélancolie profonde, mais dans ce récit, il n'y a pas de pudeur. Les journées cloué au lit, l'angoisse de sortir – non, la terreur... – les médicaments, l'abattement, le monde qui s'effrite. Tout s'y retrouve. L'image facile vient à l'esprit : la descente aux enfers. Mais Sartre se fourrait le doigt dans l'œil (celui qu'il veut) : l'enfer commence seulement avec les autres. Une fois pris dans la dépression, l'enfer, c'est soi : tout seul avec cette réalité nouvelle, faite d'incapacité à juste exister.

 

Trop de travail, trop de pression, trop d'informations, trop de “push”, trop de notifications, trop de Web, trop de tweets et de statuts, trop d'émotions, trop de violences, trop de souffrances, trop d'images, trop de médias.

Trop.

Nous n'en pouvons plus. Et surtout nous n'en voulons plus. (voir sur L'Épicerie)

 

 

Dans ce studio, le 20 mars, je fanfaronnais (pas trop non plus...), alors que, co-animateur avec David Abiker, Guy Birenbaum allait quitter sa chaise, pour un arrêt de travail d'un mois. Tout cela, il le raconte, précisément, sans aucune prudence ni retenue. « C'est le trop qui m'a frappé, le trop de tout, d'informations, de sollicitations, le trop d'excès à n‘être pas moi-même. » Tout cela avait débuté bien des semaines avant que je n'entre dans le studio de radio, et je me souviens parfaitement du lancement de la chanson Happy, qui explosait encore à ce moment. Alors que l'excitation de la chanson gagnait tout le monde, l'animateur enlevait ses lunettes, se massant du pouce et de l'index le muscle pyramidal du nez. Un geste que j'avais déjà vu. 

 

Pour lui, la dépression entamée allait être officialisée, par cet arrêt de travail.

 

C'est étrange de relire cet événement, anodin sur l'instant, à la lumière de cet autre point de vue. Parce que la dépression, le vocable, colle des sueurs froides, met mal à l'aise. On parle de burn-out, comme si le terme anglais donnait plus de champ – la poussière que l'on glisse sous le tapis. 

 

 

 

Et voici donc le récit de longues journées, du 24 mars au 12 mai, peuplées de médicaments dont les noms m'échappent, l'accompagnement essentiel du psy, les douleurs physiques, première manifestation du mal-être, jusqu'au fond du gouffre. Rien n'est épargné, ni à lui, ni au lecteur. Le tout s'écrivant également dans un contexte familial, que je ne détaillerai volontairement pas – la période de la Seconde Guerre mondiale ne me met pas vraiment à l'aise, chacun ses limites. Un point : Guy, c'était le nom de résistant de son père. 

 

En un mois, on ne guérit pas : on prend la mesure de ce qui se passe. Et le texte raconte comment se déroule la non-vie jusqu'au moment où l'on reprend l'escalade. Retrouver le sourire, se confier, revoir les proches, les amis. 

 

Avant de déchirer virtuellement la première chronique, je dois avouer que j'ai passé un message Twitter. Je ne connais pas personnellement Guy : je l'ai croisé deux fois dans ma vie. Mais j'avais besoin de parler un instant du livre, de cette lecture. Au mépris de la confidentialité suprême qui touche aux conversations privées, voilà ce qu'il m'a, à peu près, dit : « C'est le trop de tout qui m'a écrasé. J'ai eu la chance de pouvoir consulter un psy, d'être entouré, d'être bien soigné. Ce que je dis, c'est qu'il faut être soi, ne pas s'enfermer dans un rôle. Je voulais raconter tout cela, parce que j'ai eu la chance de relever la tête. Aujourd'hui, j'avance. »

 

Moi, j'ai deux choses à ajouter. Je remercie le lecteur d'avoir supporté l'anti-professionnalisme de ce papier écrit à la première personne, et ne présenterai aucune excuse pour l'absolu manque de distance vis-à-vis de ma lecture. Et je n'ai pas cédé à cette vilaine manie où les journalistes pondent des papiers sur les bouquins des confrères. 

 

Ce livre ne m'a pas sauvé : il m'a montré que j'étais en danger. Et que, gentiment, je faisais tout mon possible pour me le cacher.