Homme, femme : dans l’ombre de Platon et de Protagoras

Auteur invité - 06.01.2020

Livre - Platon Protagoras - philosophie homme femme - échange philosophes


ESSAI – Barbara Cassin et Alain Badiou se connaissent bien, ils ont dirigé ensemble une collection dénommée L’ordre philosophique aux éditions du Seuil. Un titre qui en dit long sur la destination éditoriale.



 
Lui, est un redoutable franc tireur et un empêcheur de tourner en rond. Tendance platonicien maoiste, faisant régulièrement l’objet de polémiques et d’accusations auxquelles il ne prête d’ailleurs guère attention. Cela fait partie du jeu entre intellectuels d’une renommée certaine ayant maille à partir avec l’histoire ou simplement une situation historique dûment revendiquée. On est dedans, où on le l’est pas. On en paie alors parfois les conséquences. C’est logique !

Elle, est une philosophe de la sophistique, amoureuse de traduction et de sagesse. Neuvième femme à être élue à l’Académie française. Elle n’est ni conservatrice, ni rebelle, mais entend bien se faire entendre dans ce cénacle ronronnant VIP, coupé un tant soit peu de la réalité.

Lui est un homme au profil un peu macho révolutionnaire. Elle est une femme qui délimite une féminité quelque peu démarquée, voire parfois explosive, en marge de la bien-pensance sans pour autant ruer dans les brancards. Quand on porte l’Épée, fut-elle « fantastique », il faut rester polie ou du moins adopter une certaine forme de réserve et de courtoisie. Histoire de ne pas ébranler trop rapidement l’institution et faire choir les fauteuils.

Il n’empêche que ! Un duo dont on pourrait dire qu’il sort du lot, sur fond de rhétorique et de savoir presque illusoire dans sa formulation, et prétextant le simulacre comme une redoutable arme de guerre. Un couple improbable en somme, mais qui a forcément quelque chose à dire, là où précisément, il devient impossible de dire ou de « pré-dire ». Drôle de conjoncture en effet et qui peut de toute évidence porter à confusion si l’on ne creuse pas un tant soit peu entre les lignes.

En clair, rester prudent sur le sens à donner à « une union », laquelle si elle n’est pas nécessairement illégitime voire subtilement contre nature, considère un acte pour le moins déraisonnable et présentant des risques. Faut-il encore comprendre pourquoi ?  
 

JE suis l’homme, TU es la femme ! 


Tous deux ont publié récemment un livre intitulé tout simplement, Homme, femme, philosophie. Même si le choix d’un tel titre cette fois-ci ne revendique pas forcément son appartenance et son contenu, car en vérité une telle thématique n’a rien de simpliste, bien on contraire, elle aurait même tendance à compliquer l’affaire en s’insinuant dans les méandres d’un questionnement sensible et insoluble par définition ou par constat.

La philosophie depuis sa fondation est-elle spécifiquement masculine ? Là, ça se corse vraiment. Et admettons-le, rares sont les femmes qui jusqu’à l’aube du XXe ont pu accéder à cette discipline intransigeante sans prendre quelques coups derrière la nuque. Et c’est tout le mérite de Barbara Cassin d’avoir voulu rompre avec des idées reçues en affrontant par les mots, un penseur multiple, on peut le qualifier comme tel, qui n’a rien originellement d’un féministe.
 
Gare alors aux mots ! Ils valent leur pesant d’or dans la juxtaposition des termes et des confrontations dans un style volontairement tailladé, où se succèdent, échanges et correspondances privés, de courts essais souvent explicites ou explicatifs. Même Parménide est de retour sur la scène ! En gage d’universel, on admet volontiers la fragmentation qui n’est ni un alibi, ni un écueil, mais plutôt un signe de l’indétermination. Dans ce sens la maîtrise n’est jamais complètement équivoque. Elle donne lieu à un débat fécond.

C’est pourquoi il fallait « le faire » ; écrire un livre qui ne fasse pas la part belle à la bêtise ambiante en déjouant les pièges d’une communication superficielle entre deux êtres qui s’attirent sans se ressembler et qui se ressemblent sans s’attirer, laissant béant le règne de l’incertitude et du doute.

Pour finalement conclure : qu'en est-il vraiment, du sens réel de cette souveraine et soudaine intercession qui ne déclare ni preuve, ni usage de la preuve, autour d’un système philosophique conçu en filigrane de la rupture bien plus que de la contestation ou bien que cette dernière soit la condition même de l’écriture entre un homme et une femme épris de raison.

« L’homme est à la mesure de toutes choses, de celles qui existent et de leur nature, de celles qui ne sont pas et de l’explication de leur non-existence. » 

Alain Badiou, Barbara Cassin – Homme, femme, philosophie – Fayard – 9782213644455 – 18 €

Jean-luc Favre Reymond est un écrivain, poète et critique français né en 1963 en Savoie. Il a publié de nombreux ouvrages. Traduits tout ou partie en huit langues. Il figure dans le Larousse de la Poésie française. Édition établie par Jean Orizet en 2007. Il a publié Tractacus logico-poeticus. Suivi d'Epistémé en septembre dernier (editions 5 Sens - 9782889491155)


Commentaires
Comment ne pas se laisser submerger, dans une région où les avalanches peuvent sévir tout d'un coup, et rester si haut perché ? Bravo Jean-Luc, c'est plaisant à lire, ce résumé. Je cours l'acheter pour me joindre, petite poussière d'étoile, comme une petite souris, à ce joli mais difficile complot HOMME-FEMME où chacun reste bien en place, sans perdre haleine !!!
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