Hommes et pères, guerre de fantômes

Auteur invité - 03.05.2019

Livre - Feroces infirmes - Alexis Jenni Gallimard - guerre d'Algérie


ROMAN FRANCAIS - Qu'est-ce qu'un homme, un guerrier ? Qu'est-ce qu'un père, absent ou infirme ? Comme dans son premier roman, L'art français de la guerre, prix Goncourt en 2011, Alexis Jenni nous parle de la guerre d'Algérie, une guerre qui a pris fin le 19 mars 1962, presqu'un an avant sa naissance. La virilité et la mémoire blessées sont au cœur de Féroces infirmes, sur les sentiers de cette guerre qui n'en finit pas de hanter la France.
 

Avec des pages magnifiques, une écriture brûlante, il nous raconte comment la violence peut décomposer un être de l'intérieur, comme une centrale nucléaire « qui silencieusement rayonne, invisible et toxique ». Et gangrener tout un pays, génération après génération. Une phrase terrible ouvre le roman et le scande jusqu'au bout : « je n'aimerais pas que mon père atteigne quatre-vingts ans ».

Le titre est tiré du poème d'Arthur Rimbaud « Mauvais sang » (Une saison en enfer) : « les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds ». Dans ses chapitres où le père et le fils se racontent à tour de rôle, la mère, « Aimée », soigne le père mais le fils, lui, est quitté par sa compagne.

« Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l'oeil furieux : sur mon masque, on me jugera d'une race forte », dit encore Rimbaud. Le père, lui, clame des antiennes racistes depuis son fauteuil roulant ; le fils ne peut que « l'éteindre », comme une radio qui radote.

Le roman du père et du fils Aerbi (a-r-b, trois lettres qui sont d'ailleurs à la racine du mot « arabe ») se déroule entre Lyon et l'Algérie. Il convoque de puissantes figures, depuis un romancier pro-Algérie française qui a la prescience des événements - il écrit Le Vilain Petit-Clamart avant l'attentat contre le général de Gaulle - jusqu'à des architectes qui se veulent les démiurges de « la ville de demain », bien loin des souvenirs. Des architectes inspirés de Fernand Pouillon, Le Corbusier ou encore François-Régis Cottin, créateur de Notre-Dame du monde entier et des barres de La Duchère à Lyon où des milliers de rapatriés d'Algérie se réfugieront, incarnation de leur déracinement.

Ces ambitions qui traduisent en béton les rêves et la violence de la fin de la période coloniale pour la France sont plaisamment rapprochées de celles du général, surnommé « le grand Ensemble ». Avec des blessures mémorielles, comme ce monument aux morts de La Duchère qui est en fait celui ... d'Oran, rapatrié en 1968.

Le roman nous fait vibrer, aussi, avec le père cherchant éperdument dans la foule à Marseille son Aimée rencontrée sur le bateau de l'exode des pieds-noirs. Il nous donne envie de vomir en évoquant les accointances des anciens de l'Algérie française avec l'extrême droite. Et nous fait pleurer devant l'impuissance velléitaire du fils et sa résignation.

Surtout, il nous interroge :
 

Les hommes se battent et les femmes les soignent, mais quand ils reviennent sans avoir triomphé, qui sont-ils?
Et alors, que feront les femmes?
Oui, que se passera-t-il ?

 
Laure Amblesec

Alexis Jenni - Féroces infirmes - Gallimard - 9782072834332 - 21 €


Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.

Pour approfondir

Editeur : Gallimard
Genre :
Total pages : 320
Traducteur :
ISBN : 9782072834332

Féroces infirmes

de Jenni, Alexis

Jean-Paul Aerbi est mon père. Il a eu vingt ans en 1960, et il est parti en Algérie, envoyé à la guerre comme tous les garçons de son âge. Il avait deux copains, une petite amie, il ne les a jamais revus. Il a rencontré ma mère sur le bateau du retour, chargé de ceux qui fuyaient Alger. Aujourd'hui, je pousse son fauteuil roulant, et je n'aimerais pas qu'il atteigne quatre-vingts ans. Les gens croient que je m'occupe d'un vieux monsieur, ils ne savent pas quelle bombe je promène parmi eux, ils ne savent pas quelle violence est enfermée dans cet homme-là. Il construisait des maquettes chez un architecte, des barres et des tours pour l'homme nouveau, dans la France des grands ensembles qui ne voulait se souvenir de rien. Je vis avec lui dans une des cités qu'il a construites, mon ami Rachid habite sur le même palier, nous en parlons souvent, de la guerre et de l'oubli. C'est son fils Nasser qui nous inquiète : il veut ne rien savoir, et ne rien oublier.

J'achète ce livre grand format à 21 €