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Hôtel Universal, vue imprenable sur jardin de rosiers

Cristina Hermeziu - 27.10.2016

Livre - Littérature roumaine - saga familiale - mère


On peut aimer ou pas la confiture de roses. Sa recette secrète semble ici comme dotée d’un pouvoir alchimique qui s’exercerait sur les destins. Les récits mystérieux que les femmes racontent pendant la préparation rituelle de cet élixir sont le parfum qu’exhale le roman Hôtel Universal de Simona Sora, traduit du roumain par Laure Hinckel pour les éditions Belfond.

 

Les épices et les douceurs du monde balkanique, moulues dans le creuset de Bucarest par un commerçant devenu un fameux confiseur, font le charme d’une envoûtante saga familiale. Cette histoire qui traverse 150 ans de transmissions matriarcales – “des vérités de femmes” – est reconstruite par l’étrange Maia, jeune locataire du sulfureux Hôtel Universal, ancien lupanar, refuge de la Securitate au temps des communistes, recyclé en foyer étudiant après la révolution roumaine de 1989.

 

L’endroit attire mille vies prises dans les étages superposés d’histoires que la romancière empile et fait se croiser par bribes, comme le ferait une voyante habile qui sait dévoiler juste les détails qui nous rendent addicts, impatients de connaitre la suite. Au milieu de ses voisins bizarres et attachants - un raté du suicide qu’on appelle le Mohican, la cartomancienne Aliona, ou encore l’aboulique professeur et malheureux courtisan Pavel Dreptu -, Maia commence à transcrire quelques lettres curieuses, d’une tendresse bouleversante, héritées de sa famille.

 

Durant ses voyages à travers les Balkans de la moitié du XIXe siècle, Vasile Capsa, futur grand confiseur de Bucarest, écrivait à Rada, la fille-trésor de Varna qui lui avait sauvé la vie avec “ses onguents d’orchi”, et qui avait changé son destin grâce à “ses champs de rosiers couleur de sang”. Depuis, plusieurs Rada et plusieurs Maria, jusqu’à Maia, la locataire de l’hôtel Universal, se sont transmis, de génération en génération, le rituel de la confiture de roses.

 

 

Mais détrompez-vous, la transmission n’est pas seulement culinaire : les femmes chez Simona Sora, liées par une complicité ancestrale, sont des voyantes troublantes et séductrices, tout aussi fascinantes que les femmes d’un Almodovar. Elles s’initient à la vie et à l’amour à travers des récits de famille qu’elles fantasment autant qu’elles restituent. C’est ainsi que Maia (Maria la petite) reçoit de sa grande mère, Maria la grande, une formule de protection :

 

“Un homme qui t’aime, t’apprend à mourir. Cependant, la plupart des hommes voulaient lui apprendre à vivre, à pleurer, à rire, à les accueillir en elle, frissonnants de désir, à les attendre ensuite dans la joie, comme si elle n’avait pas ressenti leur peur et leur fierté, comme si elle n’avait pas entendu leur voix rauque, comme si elle n’avait pas connu leur lâcheté et leur indifférence.”

 

Critique littéraire reconnue en Roumanie, Simona Sora (née en 1967) donne avec “Hôtel Universal” un premier roman époustouflant de maîtrise. Sa phrase large et enveloppante, (proche de celle d’Isabel Allende, où des mondes entiers naissent et meurent sur la même page), son écriture imagée, ici d’une précision clinique, là d’une densité ésotérique, envoûtent, portent loin et dépaysent.

 

En épousant la respiration généreuse du rythme original, la traductrice Laure Hinckel restitue en douceur l’emboîtement mystérieux de tant d’histoires de vie, que la romancière fond secrètement dans un élixir littéraire aux mille saveurs – sa recette exquise de confiture de roses.


Pour approfondir

Editeur : Belfond
Genre : litteratures...
Total pages : 323
Traducteur : laure hinckel
ISBN : 9782714458995

Hôtel Universal

de Sora, Simona(Auteur) Laure Hinckel(Traducteur)

En 1855 et en 1990, Roumanie.

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