Humeur de Paris, 2 janvier 2011

Les ensablés - 07.01.2011

Livre


Dimanche 2 janvier sur Paris. La reprise de l'activité économique est pour demain. Paris se tient comme devant une épreuve: raide, hostile, angoissé, silencieux, ennuyé, résigné, fataliste. Il y a du monde du côté du Luxembourg, mais on se promène sans trop y croire, avec retenue, un sourire vague pour les bêtises des enfants, on marche parce qu'il faut marcher, faire de l'exercice. Faire quelque chose. S'agiter, tâcher d'oublier. Mais le dimanche est là, indiscutablement, peint en gris sur les façades de Paris, ces mêmes façades, hier encore, si colorées, vivantes, comme animées par l'animation des hommes. Même à Paris, les bruits s'estompent, et même les mouvements semblent forcés, ralentis, hésitants. Sur les Champs-Elysées, j'aperçois sur un immeuble, au dessus d'un cinéma, une énorme affiche blanche "From values comes value" (qu'est-ce que cela veut dire? Ce doit être formidable). En anglais bien sûr, énorme, on ne voit qu'elle, plus que l'Arc de triomphe. Et l'on pense à l'univers des bureaux, du business, du travail.... Après l'ivresse des fêtes, on s'arrête, on regarde autour de soi, et c'est le silence. Un silence de mort. Oui, après l'agitation, les rires, les étreintes, on retrouve le silence. Sans le bruit des hommes, plus rien, le vide, la mort, et ce regret d'une occasion manquée, d'un bonheur enfui qu'on n'a même pas vu! Un sentiment de vide né d'un entre-deux. Fin des fêtes, d'une occupation ludique, et la perspective de la reprise du travail. En fêtant, en travaillant, on s'oublie, on est dans ce qu'on fait, mais ce soir 2 janvier 2011 on est face à soi-même. Apprentissage de la mort, en quelque sorte, en light, comme dirait un Français branché. Mais aussi, paradoxalement, pesanteur du vide qui pèse, dérange. Un sentiment de Nausée, comme celle de Roquentin, dans le roman éponyme de Jean-Paul Sartre, causé par notre propre corps soudain dénué de sens, ce sens qu'on lui donne un peu tous les jours. Je n'en mène pas large dans le crépuscule froid qui vient. Finies ces vacances de Noël auxquelles j'avais songé avec une espèce d'espérance, d'impatience. Puis Noël est venu, il est parti. Après l'avoir espéré, je le regrette, mais je ne me souviens pas l'avoir apprécié au moment où il est arrivé. La journée a passé, c'est tout, pareille aux autres, presque pareille en tout cas. Rien n'y fait, le présent est insaisissable. Ou seulement par un instant, par touches. Ce n'est qu'après, en voyant l'œuvre en son entier, qu'on se rend compte qu'elle était belle, que cela valait la peine de la vivre, que peut-être on l'a gâchée, on ne l'a pas assez considérée. Le présent est forcément inachevé, et lorsqu'il est fini, il n'est plus, il s'est changé en passé. Insoluble question du temps. Insoluble? Je pense à Proust qui trouva dans la littérature le moyen de regagner le temps. Temps perdu parce que gaspillé, parce que fini, d'où ce titre à double sens : A la recherche du temps perdu. Avec cette perspective de travail ou de lecture, il n'est plus de tristesse qui vaille. Je vais rentrer et me plonger dedans. Hervé BEL Crédit photo finitude