Humeurs: attention! la joie et la morale au programme de la littérature

Les ensablés - 20.06.2013

Livre


panneau signalétique rue MarettesLes séances de dédicaces sont pénibles quand personne ne vient vous voir. Mais  elles peuvent l'être aussi lorsque l'on vient vous demander de quoi parle votre livre. Il m'est arrivé d'être interrogé sur "Les choix secrets" et il me fallait raconter (et je mesurais tout en parlant que je ne cessais de m'enfoncer) qu'il s'agissait du drame d'une vie d'une femme insatisfaite qui finit dans la solitude, après la mort de son mari qu'elle aura tourmenté des années durant, ainsi d'ailleurs que toute sa famille. Très vite j'ai compris que je faisais faute route, car la personne qui m'avait écouté avec attention me répondait: "C'est intéressant, mais en ce moment je n'ai pas besoin de ça. Il me faut des livres joyeux, qui ne me cassent pas la tête". Ou alors: "La vie est tellement triste, pourquoi en rajouter?" Phrases assassines qui envoient à la poubelle, non seulement "les choix secrets" ce qui n'est pas grave, mais aussi, ce qui est plus grave, Flaubert, Zola, Proust, tous les Russes, et j'en passe. Je me rends compte que beaucoup de lecteurs jugent le livre non pas sur sa forme, sur la pertinence des propos, mais seulement sur ce qu'il en attend, à savoir: la joie, se remonter le moral, constater l'identité de ses vues avec celle de l'écrivain, etc. Surtout, il faut qu'une fois terminé, le livre laisse à l'esprit une empreinte légère, joyeuse. Il faut que le contenu du livre rende heureux! L'évolution paraît inéluctable. Au nom du souverain bien-être, le livre doit être une thérapie, une distraction, au même titre d'ailleurs que les émissions de variété, les séries télévisées dont la fin doit être "positive". Au bout du compte, le livre doit confirmer l'existence d'une justice immanente, surnaturelle, et cela malgré la disparition de Dieu de la vie moderne... A moins que la mort de Dieu, justement, n'explique le souhait débordant du lecteur d'aujourd'hui de retrouver dans le livre la représentation magnifiée et biaisée de la réalité. Ce que veut le lecteur, c'est retrouver dans un livre la confirmation de ses espérances... Donc lui dire qu'il se trompe, que non, le couple n'est pas forcément formidable, que les enfants peuvent être méchants, ingrats, qu'il y a des petits enfants martyrisés, qu'il mourra dans la souffrance... C'est insupportable! Donc, conseil aux écrivains, écrivez du gai. Bien sûr, en première partie, le héros doit connaître des difficultés, mais après cela s'arrange après, cela DOIT s'arranger. Il me vient, songeant à ce que je vais écrire prochainement, quelques idées fortes à développer que je vous livre généreusement : 1. On peut être heureux même pauvre. Thème très porteur en cette période de crise... 2. Un divorce peut se dérouler sans heurts. Pour rassurer les gens en instance de divorce. 3. Une personne méchante cache toujours un cœur d'or. Il faut bien un peu d'espoir. 4. Les vieilles personnes s'aiment comme au premier jour, malgré les apparences. A lire quand on a des problèmes de couple. 5. Le sexe ne peut être merveilleux que si on s'aime. Destiné surtout aux femmes romantiques, brutalement délaissées. Quoi d'autre? Je pourrais en fournir des dizaines comme ça. Mais moi, qu'est-ce que je fais avec mes "Choix secrets"? Et le prochain roman que je viens de terminer? Hervé BEL