Humeurs - Désagréments métropolitains: que du bonheur! - pas de soucis! - bien dans ta tête, et autres expressions...

Les ensablés - 21.04.2011

Livre - Bel - humeurs - métropolitain


 

Le métro. Toujours le métro, et comme je ne sais pas quoi faire sur les quais, je regardeautour de moi. Les gens sont fatigués, le matin. On ne sourit guère. Il n'y a que les gens sur les affiches qui sourient, qui nous disent : si vous achetez ceci ou cela, vous serez heureux, heureux comme cette femme en partance pour le ski, très moulée dans sa combinaison de latex, ou comme cette autre qui prend des cours d'anglais. Heureux! non, pas exactement. On dit plutôt "bien" maintenant, dans le langage courant. Bien dans ta tête, on dit, ce qui est presque la même chose que on ne va pas se casser la tête, ou encore ne pas se prendre la tête

On dit aussi:  "Rien que du bonheur". Un homme a vu ses petits-enfants pendant le week-end, et de retour au bureau, il dit à ses collègues :"C'était rien que du bonheur", avec un air gourmand et ému. A vous dégoûter du bonheur quand on entend ça.

On veut votre bonheur. Ne pas être bien, ce n'est pas être normal, ce n'est pas savoir être. Et on va vous apprendre à savoir être. D'abord "ne plus se casser la tête", "pas de prise de tête", dès que vous êtes sorti de votre bureau, ne plus se consacrer qu'au bonheur. L'intention est louable, selon ce principe qu'il vaut mieux être heureux que malheureux, plutôt bien que mal etc. Même si je n'ai aucune envie de souffrir ou d'être malheureux, le bonheur obligatoire des affiches, des discours à la télé m'agace. J'ai cette idée que le bonheur qu'on veut pour nous n'est pas exactement celui qu'il nous faut.

D'ailleurs, faut-il être heureux, qu'est-ce que cela veut dire? Ah oui, ne pas se casser la tête. Mais si on en se casse pas la tête, que faire? Si on ne fait rien, on meurt d'ennui, ce qui n'est pas un état compatible avec le bonheur. Donc, il faut bouger. Alors, on propose le voyage. Les îles, un safari, la visite de l'Inde organisée par un voyagiste. Bouger, plutôt que de penser. Penser donne des idées noires, forcément, puisqu'on pense à soi, à la vie, à ce qui nous attend.

Pas d'idées noires. Ne vous en faites pas, nous dit-on partout, sans cesse. Autre expression définitive, répétée à satiété dans les publicités: "Pas de soucis", sur un ton définitif. Il faut "positiver". Et rire! On admire celui qui fait rire, l'humoriste est le nouveau Dieu, avec le joueur de football. Quoiqu'en pense Luc Ferry, Philippe Muray a bien raison d'appeler l'homme occidental "homo festivus". S'amuser, se divertir!

Or, je pense qu'un peu de soucis ne nuit pas à la santé, comme l'effort renforce le corps. Cela fouette, les petits soucis, quelle que soit leur nature. Cette petite douleur à la jambe, tenace, qui vous rappelle qu'un jour la douleur sera plus grande.

La mélancolie, aussi, est une bonne chose,  et la pensée de la mort nécessaire. Si Proust n'avait pas senti que la mort le suivait de peu, il n'aurait sans doute jamais écrit la Recherche du temps perdu.

Le bonheur est une idée fausse. La grande affaire, c'est la mort, rien d'autre... si, ce qui va avec, la littérature, le mot, qui parvient à donner de la beauté à cette sinistre chose qui s'avance. Pour nous faire reconnaître, un jour, que la mort est une belle chose. Je relisais pour la rédaction de mon papier sur Companeez les dernières pages du Temps Retrouvé, et soudain, l'émotion m'a gagné, une émotion intense, ni gaie, ni triste, qui me gonflait le coeur, comme un bon gros chagrin d'enfant qui se fait consoler.

Et puisqu'on veut absolument parler du bonheur, je me dis que s'il y en a un, il ne peut qu'être là.