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Humeurs: il faut s'aimer, il faut aimer son entreprise

Les ensablés - 01.10.2014

Livre


jaimemaboite_250913_ptChers lecteurs, Les Parisiens n'auront pas manqué de voir dans le métropolitain de grandes affiches : un garçon mal rasé (forcément, il est "cool"), en cravate (rappel de la rigueur), mais chemise blanche débraillée (il est toujours "cool"), hurle dans un haut parleur. Autour de lui, des flonflons (mais pas de musettes, c'est ringard). C'est la fête! Il sourit et ressemble un peu à Jean Dujardin (acteur qui n'a pas son pareil pour jouer le rôle de héros modernes et heureux). Le beau jeune homme heureux (et moderne)  est en train de hurler dans le haut-parleur: "J'aime ma boite", et l'on apprend ainsi que demain, 2 octobre, préparez-vous chers lecteurs, les salariés sous menace permanente d'un PSE (Plan de Suppression d'Emploi, et non Plan de Sauvegarde de l'Emploi comme le dit la novlangue) devront, par des manifestations concrètes qu'il leur faut imaginer, dire qu'ils aiment leur "boite" ("boite est plus "cool" qu'entreprise ou société). Il leur faut rendre grâce! Aimer sa boite... Est-ce possible? Oui, a priori, puisqu'on peut parfois aimer ce qui vous fait souffrir. Ainsi le narrateur de la Recherche dévoré d'amour dès lors qu'il souffre d'Albertine. Mais l'entreprise peut-elle se confondre avec un être humain? Personne morale, elle est par définition insensible (mais l'homme l'est également, parfois). Du jour au lendemain, comme un amoureux lassé,  l'entreprise pourra vous ficher à la porte, et tout l'amour que vous lui aurez porté ne comptera pas, ne retardera rien. Certes. Cela dit, si celui qui vous fiche à la porte est un être humain, le délaissé pourra au moins songer qu'il a  connu, quelque temps, la félicité suprême avec lui. Connaît-t-on la félicité suprême avec l'entreprise? Pour comprendre le sens de cette merveilleuse idée lancée il y a quelques années par Madame de Menthon (belle femme mûre, blonde et sympathique), j'ai consulté le site "Jaimemaboite". On y lit: Parce que l’entreprise rime aussi avec amitiés, épanouissement personnel, accomplissement professionnel, l’événement « J’aime ma boîte » a pour vocation de fédérer salariés et entrepreneurs autour de ce qu’ils partagent ensemble pas moins de 253 jours de l’année, en vivant une journée pas comme les autres.(1) Il s'agit pendant cette journée de "partager" (grand mot, merveilleux mot, qu'on utilise souvent pour les sentiments, rarement pour les profits) la joie d'être là, avec ses collègues, ses "boss". "S'épanouir"! Amitiés ! Que de grands mots... Creux... On confond tout, comme toujours. Je puis m'entendre avec des gens qui travaillent avec moi, les aimer. Mais pas l'entreprise qui n'est qu'un lieu, laid, en général. Dit-on qu'on aime sa station de métro? La gare RER? Derrière, car il y a toujours quelque chose derrière ces idées à la mode, je crois deviner l'embrigadement idéologique. Envisager l'entreprise comme une valeur à servir, une femme à aimer, un ami à servir. En admettant même qu'aimer sa boite soit un concept admissible, peut-on aimer sans égalité? Aimer une organisation stratifiée où certains peuvent disposer de la vie de l'autre, à tout moment? Pas forcément en licenciant d'ailleurs, mais en rendant tout simplement la vie impossible? Et ce risque permanent, dépendant du bon vouloir de n'importe quel boss, peut-on l'aimer? Qu'on arrête de nous manipuler. Assez de cette démagogie, d'où qu'elle vienne! (1) Notez les 253 jours. Cela laisse 112 jours de congé. Si l'on retire les weekends (48x2= 96), il ne reste plus que 16 jours de vacances. Où ont-ils pris ces 253 jours?