Humeurs - L'entreprise, champ d'investigation littéraire

Les ensablés - 28.03.2011

Livre - Bel - humeurs - entreprises


Ces dernières années ont vu l'apparition de romans sur l'entreprise (je ne parle pas du monde du travail, mais de l'entreprise, ce qui est différent). Longtemps, le thème n'a pas été un sujet de roman. Mais il y a eu Houellebecq, Houellebecq et son livre "Extension du domaine de la lutte", que je considère comme son meilleur roman. L'histoire de ces deux salariés envoyés en mission en province par leur entreprise montrait une évidence occultée, à savoir que nous passons plus de huit heures par jour à travailler dans des locaux spécifiques, souvent laids, avec des gens que nous ne voyons que là; qu'en fait nous y vivons là le plus clair de notre temps éveillé. En ces lieux surtout, nous emportons avec nous, chaque matin, tous nos désirs, toutes nos frustrations.

 

Par Hervé Bel

 

 

Le roman "L'extension" est pour moi important: il a achevé une lente évolution des mentalités à propos de l'entreprise. Force a été d'admettre que celle-ci pouvait jouer un rôle central dans la vie économique, mais qu'elle engageait aussi la vie des hommes, et à ce titre, qu'elle appartenait de plein droit à la littérature. Tout avait commencé au courant des années 80. Un nouveau mythe venu des États-Unis, propagé par Bernard Tapie, envahissait une France encore restée un peu à l'écart du monde anglo-saxon (heureux temps...). Et voici donc qu'apparaissait Tapie, plutôt bien de sa personne, ce qui séduisait les femmes, et aussi les hommes désireux de séduire ces femmes séduites par Tapie... Son discours tranchait avec le passé. L'entreprise ne devait plus être considérée comme une servitude, liée à une punition biblique; non, elle était un moyen de s'accomplir, de devenir "quelqu'un". Gagner de l'argent n'était plus une chose un peu honteuse que l'on cache, mais la preuve de cet accomplissement. Le plus petit pouvait devenir riche, pour autant qu'il se crève au travail. Le pire n'était pas sûr: tel était l'espoir. D'autres avaient dit cela avant lui, mais son discours devint emblématique. L'idée neuve, là-dedans, c'était que la réussite professionnelle pouvait être une morale en soi, la preuve de qualités spirituelles, qu'en quelque sorte "l'avoir" nécessaire à la survie (le travail salarié) pouvait se confondre avec "l'être". Depuis, l'idée a fait son chemin, et la vie privée, fort logiquement, est menacée de partout. L'entreprise, dernière organisation à avoir survécu intacte aux contestations du XXème siècle, n'a jamais été aussi puissante, du fait de la défection des autres pouvoirs -Églises, partis politiques, institutions, patriotisme etc-. Au milieu des décombres, elle se dresse, consciente que son rôle est désormais beaucoup plus important que jadis, et voulant, pouvant, l'assumer.

 

 

D'où la confusion des genres: l'entreprise se mêle de morale, de comportements, d'idées. Regardez les affiches. L'entreprise ne vante plus ses produits; elle vante des comportements. L'entreprise ne dit plus "acheter", elle dit "il faut du commerce équitable"; elle dit: "Luttons contre la pauvreté". Aux salariés, elle demande un investissement absolu, total, qui sera surveillé, noté (voir ma chronique sur la "barbarie douce"). Ce n'est pas forcément pour les écraser, avec de mauvaises intentions: c'est dans l'intérêt des deux parties, croit-elle, puisque l'épanouissement passe forcément par la réussite professionnel, un dévouement sans borne au travail. Le salarié s'en trouve heureux (indépendamment du salaire), et l'entreprise fait des profits. Ce ne serait pas très grave, tout cela, si le salarié conservait son sens critique, continuait à avoir une vie "spirituelle" à l'extérieur de l'entreprise, si la culture, la vie intérieure, tout ce qui nous rend capable de distance existait encore. Mais ce n'est plus le cas. Les jeunes qui arrivent sur le marché du travail, même les plus brillants, sont souvent étrangement peu intéressés par le livre (et donc la réflexion). Leurs pensées "sociales", "politiques" s'arrêtent à un politiquement correct de bon aloi, que les entreprises reprennent justement à leur compte.

 

 

Ainsi, dans le monde moderne, croît la menace d'un totalitarisme monstrueux, "mou" (j'en ai parlé aussi dans ma chronique intitulée "oppressions métropolitaines"), à l'insu même de ses protagonistes pétris de bonnes intentions (attention, aux bonnes intentions! "Ne nous voulez pas trop de bien!" dit parfois mon beau-père, ex-prisonnier des camps communistes). C'est le ruissellement de bons sentiments, accompagnés de discours sur la liberté, cette absence apparente de coercition, qui rendent le nouveau monstre totalitaire redoutable... Sous Staline, les gens pouvaient, même dans les appartement communautaires, surveillés de tous, avoir quelques idées qu'ils mûrissaient dans l'obscurité venue. Le silence était assourdissant (lire à ce sujet "Les chuchoteurs" de Orlando Figes) Désormais, le risque est que ce silence soit sidéral, faute de pensées, de recul. On agitera bientôt les drapeaux des entreprises, comme autrefois les bannières des seigneurs, sauf qu'il ne s'agira plus d'honneur, de courage. On criera durant les séminaires de conditionnement, les devises des grandes boites, comme autrefois les prières de la Vierge, sauf qu'il ne s'agira plus ici de sauver son âme (il n'y a plus d'âme) mais tout simplement se fondre dans la communauté, d'une façon bien plus subtile que celle imaginée par Orwell: plus besoin d'écran avec Big brother. Big brother sera intériorisé. Et pour parler, le monde n'aura qu'une langue, pas la novlangue, mais un anglais misérable, contenu en 400/500 mots clés, empêchant toute pensée de prendre son envol. Ce phénomène s'accélère d'année en année. La littérature, les éditeurs, s'en rendent comptent, et l'on a vu fleurir des romans (il y en a eu d'autres) comme "Les heures souterraines" de Delphine de Vigan, "l'Enquête" de Philippe Claudel, "Nous étions des êtres vivants" de Nathalie Kuperman, et bien sûr mon roman "La nuit du Vojd" (pardon de me citer). Chacun de ces textes essayent de décrire une ou l'autre facette de cet totalitarisme qui vient. On ne peut qu'encourager le développement de cette littérature sur un sujet neuf, qui touche désormais au plus intime de l'être, du fait des politiques RH qui se développent en promouvant l'application d'une psychologie de cuisine à l'individu. La littérature n'empêchera rien, mais peut-être, dans quelque esprit curieux, inoculera-t-elle le vaccin. Il faudra se taire, faire semblant, mais du moins, dans la nuit, il y aura des chuchotements.

 

Hervé BEL mars 2011