Humeurs - La littérature n'est pas un loisir

Les ensablés - 03.06.2012

Livre - Bel - Littérature - loisir


 

Dans son journal daté du 12 juillet 1934, André Gide note ces mots: "Sans doute fus-je bien avisé de me forcer longtemps à l'admiration de ce que l'on me donnait comme admirable. Mon penchant naturel me portait vers Chateaubriand; je décidai de lui préférer Stendhal qui m'instruisit bien davantage. Il n'y a pas grand profit à se laisser aller trop vite à ses goûts. La véritable instruction est celle qui vous dépayse. Mais un âge vient où il importe plus de s'affirmer que de s'instruire." Gide est d'une justesse qui m'émeut. On aime à retrouver chez les grands auteurs les pensées (trop rares, hélas) qu'on a eues un jour. Il dit exactement ce que je pense: si nos lectures sont guidés par la facilité, nous n'irons pas loin. La littérature n'est donc pas seulement un loisir; avant tout, elle est un travail, une obligation, un effort, avec, au bout, le plaisir.

 

Il en est ainsi de tous les arts. On commence par Vivaldi et on arrive à Prokofiev, à Schönberg, de même qu'on lit Jules Verne, Pagnol, et on finit avec Proust, Joyce, Mann, Etiemble etc. Je me souviens d'un mot de Gainsbourg. A Béart qui lui disait que la chanson était un art, il répondit violemment que c'était faux, faux parce que l'art nécessite un apprentissage. C'était la sagesse même. Il y a un art de la lecture; on devient peu à peu lecteur, on apprend à juger, jauger, critiquer, de la même manière qu'on devient œnologue. Certains arrêtent en route, reliront toute leur vie les mêmes livres. D'autres iront plus loin. Le tout est de bien partir. Il faut se forcer à lire, refuser la facilité, croire certaines personnes qui vous disent de lire tel ou tel auteur. L'école joue un rôle déterminant, ne serait-ce que parce qu'elle oblige à lire. C'est le seul de la vie où le roman est, aux yeux de la société mercantile, aussi important que les mathématiques. Il semble bien, cependant, que l'école cesse peu à peu de remplir ce rôle et s'oriente vers les matières scientifiques ou économiques qu'on croit plus utiles à la société. Et c'est ainsi que beaucoup d'élèves de grandes écoles ne lisent plus, ou seulement des romans qui ne "vous cassent pas la tête": Guillaume Musso, Marc Levy etc... Je ne méprise pas ces auteurs: ils divertissent, mais nous forment-ils? Nous apprennent-ils quelque chose?  Un roman, un grand roman enseigne, montre sans avoir démontrer: grandeur de la littérature! La vraie littérature est utile, il ne faut jamais cesser de le répéter.