Humeurs - La secte des ensablés par un soir de décembre

Les ensablés - 15.12.2010

Livre - Bel - ensablés - secte


 

On m'a demandé récemment ce que je pensais du livre électronique. C'était il y a quelque temps déjà, un soir que j'étais sorti tôt du bureau. J'avais le temps avant de rentrer à la maison. Il avait neigé, il faisait gris et j'étais Place de Clichy. Je me sentais bien : Paris sous la neige, c'est une gravure mélancolique en noir et blanc,  si propice à m'évoquer les ombres illustres qui ont parcouru ses rues. Sur les indications d'un ami, je me rendais à la librairie A à Z, rue des Moines; une rue que je découvrais bordée de bistrots dont la lumière, les gens accoudés au zinc, aperçus derrière les verrières, me donnaient envie d'entrer. Cela m'a fait penser aux films de Sautet où les héros vont se réfugier lorsqu'il pleut. Si j'avais eu des heures devant moi, je me serais arrêté. J'aurais commandé un petit blanc sec, écouté les conversations, sorti de mon sac le livre que j'avais avec moi, jauni, sentant la poussière et l'humidité. Je l'aurais lu, seul et pourtant entouré.

 

Tout au bout de la rue, la librairie. C'était une petite pièce dans une lumière de miel, qui sentait vaguement la cigarette. A gauche, il y avait tout un pan d'ouvrages anciens reliés de cuir (littérature du 19ème siècle, mémoires); à droite des livres brochés (littérature plis récente). Au centre, une table surchargée de bouquins... Au fond, un bureau et une dame, la propriétaire des lieux. Je savais qu'elle possédait un livre de Raymond Guérin que je n'avais pas: "Zobain", son premier roman publié en 1936 et jamais réédité.

 

 

Je le lui ai demandé. Aussitôt, elle s'est levée et, d'une voix rauque de fumeuse, elle m'a dit: "Ah, cela vous intéresse donc?" Nous avons parlé plus d'une heure. Elle les connaissait tous, mes ensablés! et même mieux que moi. "Avez-vous lu Hyvernaud?" Non, je ne l'avais pas lu. "Ah, il faut le lire, vous ne le regretterez pas!... Et Gadenne, "Les hauts quartiers"?... Le temps passait, nous étions bien. moi surtout, avec cette idée de la nuit dehors, et de nous, au milieu des livres, un soir de décembre, et cette complicité soudaine, le sentiment d'appartenir à un club très fermé... Je lui ai acheté "Zobain" (qui n'est pas le meilleur de Guérin). Lorsque j'ai voulu partir, elle m'a dit : "Attendez une seconde." Elle est allée dans son arrière-boutique, en est revenue avec un livre: "Tenez, c'est pour vous!" C'était "La peau dure" de Raymond Guérin, dans sa réédition de 82, je crois. Introuvable. J'ai voulu la payer. "Ah non, non. Si cela vous intéresse!" Il fallait rentrer. En retournant chez moi par le métro, je regardais tout ce qui m'entourait avec une espèce de joie tranquille. Alors, je me demande, sachant déjà la réponse : avec le livre électronique, y aura-t-il encore de telles histoires? Il me semble parfois que je vis les derniers moments d'un certain monde. Crédit photo finitude