Humeurs, place de l'Etoile, un dimanche soir

Les ensablés - 20.08.2011

Livre


Encore une défaite, un territoire perdu pour la littérature! Je suis au regret d'annoncer à mes lecteurs parisiens la fermeture de l'espace librairie du Drugstore Publicis, Place de l'étoile, remplacé par une cave à cigares. On me dit que c’est provisoire, je veux bien le croire, mais de toute façon la disparition du livre est programmée, inéluctable. C'est l'occasion pour moi de dire ce que j'en pense. Pour le moment, au Drugstore, il reste, pour les livres, de minuscules rayonnages dans l'allée menant au tabac-journaux. Autrement dit, plus rien, sinon les best-sellers. C'est bien regrettable, une nouvelle avancée du monde sans livres (de vrais livres) qui se prépare, et que la disparition croissante des librairies conforte. Pourvu que Publicis ait un peu de courage! L'intérêt de cette librairie est de se situer au sein d'un temple renommé de la consommation, bien placé (Arc de triomphe) où parisiens et touristes, un jour ou l'autre, se rendent. A l'entrée, près des petits fours, saumon et Champagne, on aperçoit les livres, on les sent de loin (papier, colle, encre). Finalement, bouteille en mains, on y va. Il y a de la place, un vendeur vous renseigne... Mais c'est terminé. A la place, on trouve des cigares. Rien n'est plus agréable que la librairie du Drugstore le dimanche en fin d'après-midi, à cette heure inévitable où même les plus optimistes et les plus stupides perdent l'illusion du loisir, pour voir, sous la menace du lundi, leur vie telle qu'elle est : vide au fond, sans grandes perspectives, ennuyeuse ou bien torturée. Schopenhauer disait, je crois, que le dimanche témoigne de la pertinence de sa théorie de l'ennui inhérent à l'homme. Je n'échappe pas à cette angoisse générale. Les livres sont mon viatique. En découvrant le désastre, j'ai aussitôt incriminé le propriétaire du Drugstore, le capitalisme et sa logique de marché. Puis les consommateurs, de moins en moins lecteurs. Mais qui est responsable au bout du compte, l’œuf (capitalisme) ou la poule (consommateur)? L'un et l'autre. Les gens se désintéressent de la lecture et achètent donc moins de livres (sérieux, j'entends). Mais il n'en est pas moins vrai que les sociétés marchandes orientent le choix du consommateur français, en supprimant certains produits au profit d'autres (exemple: livres contre cigares), pour des raisons de profitabilité. Ce comportement de la part des entreprises est logique, conforme à leur raison d'être, et ne me choque pas. C'est davantage le consommateur qui me désole. De plus en plus, il ignore les livres, lire le fatigue, lire est un effort, il ne veut plus se "casser la tête". Combien lisent sérieusement, encore? La part des gros lecteurs amateurs, sur le marché du livre, ne cesse de baisser, et avec lui... le nombre de librairies. C'est curieux: librairies et bistrots disparaissent de concert, et ces deux endroits, justement, représentaient pour une bonne part une certaine spécificité française. Mais il y a autre chose, connexe, plus grave et qui explique tout : le consommateur français n'aime plus sa langue maternelle, le français. Sans regimber, il accepte la publicité en anglais, l'utilisation de l'anglais dans les entreprises, et se gausse de ceux qui essaient de maintenir l'usage du français par tous les moyens. Que de luttes, d'ironie, il a fallu subir, avant que le mot courriel soit utilisé à la place de mail! Le Français, se voulant moderne, dit "downgrader" au lieu de rabaisser, "turn over" au lieu de chiffre d'affaires, "customiser" pour personnaliser, "forwarder" au lieu du mot trop simple de transférer, etc . Le Français est le propre fossoyeur de sa langue. Il ne sait pas que la langue est un élément constitutif de son identité (avec la littérature). Personne ne le lui a dit, et surtout pas l’Éducation Nationale. On lui a fait apprendre une langue étrangère dès la sixième, alors qu'il ne sait même pas écrire sa propre langue. Pour écrire un texte de vingt lignes, il lui faut l'aide d'un correcteur automatique. Mon Dieu, que le français est difficile! se dit le consommateur. Et tous ces mots qu'on ne connaît pas, qui ne servent à rien! Et puis l'anglais, c'est plus chic, plus mode! Un magasin avec une enseigne en anglais, cela a de la gueule. Rue princesse à Paris, cent mètres de longueur. Êtes-vous déjà passé par là? Ce n'est qu'une succession d'enseignes anglaises: "Coffee parisien", Gallery (pourquoi pas "Galerie", je vous demande, "Village voice", "The frog and princess", Eden park", "Little temple Bar", "Malabar princess", etc. Voilà où nous en sommes... Je crois profondément que la désaffection vis-à-vis du livre est liée à celle vis-à-vis de la langue. Bien parler le français permet de lire des livres difficiles et beaux, être "un honnête homme" comme on le disait si élégamment autrefois, sont des attitudes "has been". Je ne vois pas trop comment nous pourrions nous en tirer. Il est frappant de constater combien les jeunes diplômés se sentent peu concernés par les livres, par l'histoire, par la littérature. Ils ne sont pas bêtes pourtant; c'est autre chose. Ils sont un nouveau type d'humain pour le nouveau monde. Peu à peu la vie intérieure se retire: l'homme est ce qu'il montre, et non plus ce qu'il cache (transparence!). On compare parfois notre époque à celle du IVème et du Vème siècle de notre ère, en Gaule: disparition de la culture antique, création d'une langue vernaculaire. Il y a des similitudes, mais nous sommes dans une situation bien pire. Même si les gens ne lisaient plus, ils continuaient à vénérer le livre. Demeurait, vis-à-vis de la chose écrite, une humilité de bon aloi, le désir contrarié d'arriver un jour aux paradis des mots. Et puis il existait encore des sanctuaires, l’Église qui, dans ses monastères, recopiait les classiques grecs... Le livre n'était pas mort, il dormait, couvé, caché, mais bien là, au milieu des barbares francs qui ne pouvaient s'empêcher, malgré leur violence, d'admirer les gens du livre. Nos barbares à nous portent désormais des costumes, ou des "tee shirts" avec des drapeaux américains dessus, vont en vacances "se faire" un pays (dont ils admireront la culture!), affirment que les livres sont des distractions comme les autres. Il n'y a plus d'humilité. Elle a disparu cette merveilleuse humilité qui poussait à égaler, se dépasser. Lire toujours plus, apprendre, reproduire à son tour, connaître l'exaltation que procure un texte dans le silence de l'hiver, et l'oublier, cet hiver-là. Que faire? Rien, il n'y a rien à faire.Le déclin du livre est un phénomène qui nous dépasse, lié à une multitude de facteurs: argent, perte du vocabulaire, américanisme grandissant, déliquescence du goût, multiplicité des offres alternatives... Mais nous qui avons cette chance d'aimer le livre, cela nous restera toujours, jusqu'à la fin... Jusqu'à la fin, pareil à celui que nous éprouvions plus jeunes, le plaisir de la lecture demeurera. Cela me console un peu, si peu. Je vais aller demain au Dilletante, cela me changera les idées. Hervé BEL