Humeurs - Transparence, la prémonition de Zamiatine

Les ensablés - 12.12.2010

Livre - Bel - Zamiatine - Humeurs


Avant hier matin, remontant l’escalier qui conduit à la ligne 1, j’ai longé une affiche représentant des skieurs sur des pentes blanches. L’annonceur proposait un séjour à la montagne. En dessous, il était indiqué quelque chose comme : « On s’occupe de tout de A à Z ». Juste avant, j’avais croisé une publicité pour un appareil électronique, et il était écrit : « On prend tout en main ». Alors, j’ai pensé que, contrairement à ce qu’on dit habituellement, l’homme n’a jamais été moins seul, à tous points de vue. Blackberry qui sonne partout, tout le temps. Messages qu’on reçoit en promenade, de ses amis ou de son travail. Des gens partout. Jamais seul, jamais… Les petits appartements, le bruit dans la rue, la musique des voisins, le métro, le matin, où les yeux ne cessent de se heurter à d'autres yeux, et qui se repoussent comme des aimants… Au travail, on entasse les employés et les cadres (ne parlons que d’un monde que je connais) dans les espaces ouverts (open space!), à vingt, trente, dans les bureaux. Le peu de vie personnelle que les espaces ouverts plus petits, où tout le monde se connaissait, préservaient vaille que vaille, n’existe plus, ou alors il faut oublier les autres, parler publiquement… Confessions publiques qu’on finit par faire, sans plus s’en rendre compte. Parce qu’au travail, la vie privée ne s’arrête pas. Il faut bien vivre, s’occuper de ses enfants, recevoir des appels privés etc. On oblige ainsi à l’impudeur. On la sollicite d'ailleurs au nom de la franchise et de la vérité réclamées à corps et à cris, partout, au nom d'une "éthique". Dans les télés réalité, les journaux, lors des entretiens d’embauche, tout est prétexte à l'étalement de la vérité, en réalité l'intimité, les deux termes ayant fini par se confondre. Partout. On aime l’impudeur chez l’autre, et on est prêt, pour la goûter, à être soi-même impudique. L’altérité est le contraire de l’impudeur qui sous-entend, très subtilement, l’identité des êtres, leur ressemblance. Car seuls l'ombre, le secret, permettent l'épanouissement de la différence.

 

 

Afficher son intimité, c’est devenir transparent. Transparence, et je pense à Zamiatine (dont j'ai utilisé le nom pour le héros de "la nuit du Vojd"). Zamiatine est l'auteur de "Nous autres", roman écrit vers 1920. Bien avant Orwell, Il a imaginé la société du futur. Et que voit-il? Un monde d'immeubles de verre, transparents, où chacun peut à tout instant observer l'autre. De temps en temps, il est permis de mettre un rideau pour l'accomplissement du devoir sexuel (à fréquence très limitée). Le reste du temps, transparence obligatoire. Société transparente, car tout est fait pour le citoyen, pour son bien, pourquoi se cacher? Petit à petit, on en arrive là. Par défaut de solitude. Plus moyen d'être seul, de lire, plus de temps pour converser avec soi-même. A force de ne plus se voir, se parler, on s'oublie, on disparaît, on devient un autre, l'autre. But ultime d'une société qui souhaite à son insu un monde d'êtres similaires, ou plutôt d'êtres dont les différences seront soigneusement encadrées, semblables. C'est ce qu'on appelle la customisation (qu'on me pardonne cet anglicisme). Les publicités vous disent : cultivez votre différence, soyez vous-même, réalisez-vous (au travail), vous êtes tous différents, tous!  D'ailleurs, nous vous offrons des produits adaptés à votre personnalité. Rouge, bleu, vert... Choisissez ! Allons ne soyons pas dupes : quelle différence y a-t-il si elle nous est imposée?

 

 

Au milieu de la foule, je rêve de ces instants où, à dix mètres à la ronde, il n'y a personne. Du silence, le vent qui le souligne d'un trait épais, un banc vide, des arbres effeuillés. Parfois, pour le décor, une silhouette s'efface au loin. Je décide de lire, je fouille dans ma poche, et j'en extirpe "Nous autres" de Zamiatine qui me parle d'un monde qui vient, doucement, au nom du progrès des techniques. Pourquoi ne le liriez-vous pas? Merci à l'affiche des skieurs entrevue ligne 1 qui m'a permis ces digressions. C'était avant hier matin.

 

Hervé Bel - décembre 2010