Idoles Journal d’un photographe, de Gérard Bousquet : les années soixante qui chantent

La rédaction - 11.08.2017

Livre - Années 60 - chanson française - photographies


Alors que se tient cette année l’exposition photographique itinérante Lecture, mon amour, il est amusant de découvrir en couverture de l’ouvrage de Gérard Bousquet une photo d’une personnalité qui n’est pas un écrivain, mais qui lui aussi se fait photographier avec un livre à la main.
 

 

Il s’agit de Johnny Hallyday : le 27 mai 1967, il se produit à Besançon, et dans la ville de Victor Hugo, le rocker lit vraiment L’Écume des jours, de Boris Vian ! C’est ce que confirme le grand photographe Gérard Bousquet. Il publie un recueil de photos d’artistes divers, datant des années 1967 à 1975, toutes en noir et blanc.
 

Gérard Bousquet raconte également sa vie : il débute sa vie active comme assistant du très grand photographe aujourd’hui disparu Jean-Pierre Leloir, puis après l’armée il publie sa toute première parution… mais non créditée à lui à l’époque : Jazz Magazine de janvier 1965, avec Erroll Garner, en pleine action à l’Olympia le 12 décembre 1964.
 

Le jazz est la passion de Gérard Bousquet, tout comme la photographie. Mais il mentionne Gilbert Bécaud — la vraie première idole des jeunes — parmi ses tout premiers émois musicaux, dès les années cinquante.

À partir du printemps 1967, il travaille pour le mensuel Moins 20 jusqu’à la fin 1968, lorsque la revue met la clé sous la porte.

Mais la transition est facile et immédiate et il intègre dès ce moment le staff prestigieux de Salut les Copains ! Son premier grand reportage dans ce mensuel paraît en janvier 1969, sur les Charlots. La presse papier vit encore des heures glorieuses, même si — il ne faut pas l’oublier — la réussite n’a pas souri à tout le monde, même en ces années aujourd’hui mythiques.

Puis à la suite d’un litige — un reportage refusé… sur les Charlots, comme une boucle qui se referme ! — il quitte Salut les Copains et il participe aux premières années du magazine Hit au début des années 70. Un périodique au look différent, qui privilégie les textes courts et un graphisme un peu fourre-tout. Un précurseur de ce qui se fait aujourd’hui dans la presse populaire.
 

On ajoutera que Gérard Bousquet est l’auteur de nombreuses pochettes de disques dès 1967 (Hugues Aufray en premier, Adamo, Bécaud, Christophe, Nino Ferrer, Claude François, etc.).


 


 

LES PHOTOS DES JOURS HEUREUX
 

On paraphrase ici Eddy Mitchell et sa jolie chanson oubliée La Photo des jours heureux (1965). Le rocker -crooner figure bien entendu dans le recueil de ces images qui exhalent l’insouciance et une forme de bonheur de vivre.

Notamment avec Nicoletta au Jardin d’Acclimatation…face à un ours (p.163), dans les studios de la station qui s’appelait encore Europe N°1 (p.157 et 158, cette dernière avec le très fameux et irrésistible présentateur Hubert Wayaffe, dit Tonton Hubert !), conduisant un tricycle dans une rue de Montmartre (p.159), etc.

Son vieil ami, autre future Vieille Canaille, Johnny apparaît sous son jour le plus flamboyant sur les divers clichés sélectionnés par Gérard Bousquet : notamment p.128 et 129, en nage et arborant une magnifique chemise de satin après le concert de Besançon et en compagnie de Sylvie Vartan et du regretté Ticky Holgado (p.128-129), torse nu sur scène en 1967 (p.131), etc. La légende de cette photo en p.131 précise qu’à l’époque, approcher les idoles était facile.
 

On peut à l’envi critiquer le tropisme nostalgique de tant de gens voire d’un pays -la France, même s’il y a un renouveau politique que l’on jugera comme on l’entend – mais on remarque une constante absolue : tous les témoignages dignes de foi des gens qui ont vécu cette période et y ont contribué, toutes ces réminiscences concordent pour insister sur le côté simple, aisé, léger et souvent joyeux voire parfois rabelaisien de ces rencontres professionnelles dont on savait faire des parties de plaisir.
 

Le roi des photographes pour jeunes, Jean-Marie Périer -avec qui Bousquet travailla deux ans pour Salut les Copains (1969 et 1970)-ne dit pas autre chose à longueur d’interviews. Tout comme les gens de télé de ces années et ultérieures -en gros les années Carpentier. Vraiment le naturel prévalait beaucoup plus en ces années créatrices et optimistes.

Pas d’attaché(e)s de presse ni de producteurs obsédés par l’image de l’artiste sous leur responsabilité ni par des plans de carrière (souvent totalement illusoires d’ailleurs).

Les patrons de maisons de disques, même les plus grandes, ne qualifiaient pas les chanteurs et chanteuses de «marques» (sic !) comme il est d’usage aujourd’hui dans certaines réunions où les dirigeants viennent plus souvent du monde du commerce que de l’art et raisonnent surtout en boutiquiers et en publicitaires. Beaucoup plus de business que de show en somme…
 

Mais revenons aux années immortalisées par Gérard Bousquet, qui a eu le talent d’établir une relation de confiance avec les vedettes, tout comme un Jean-Marie Périer. Bref un photographe à l’opposé d’un paparazzo cynique sans aucune préoccupation ni artistique ni humaine, mais animé par le seul instinct du chasseur -de photos volées et de leur rentabilité escomptée.
 

On mentionnait deux futures Vieilles Canailles : la troisième est bien présente ! Jacques Dutronc est doté d’une photogénie ravageuse, qu’il est troublant de retrouver chez son si talentueux fiston Thomas aujourd’hui.

On peut en juger avec les p.69 (déchaîné avec des lunettes noires, au côté du fameux Albert Raisner, le premier pape des jeunes du temps de la RTF dès 1961, devenue l’ORTF en 1964), p.90 (au volant d’une Rolls Royce…et un tout jeune passager derrière lui : son pianiste Alain Chamfort), p.94 (sur scène : souple et manifestement transporté par ce qu’il chante), etc.

Qui dit Dutronc dit Hardy : elle aussi est au volant d’une Rolls (on précise : une Silver Shadow !) en 1968 (p.135), et en 1972 chez un des couturiers auxquels elle a été associée en tant qu’icône de la mode aux longues mensurations idéales : Paco Rabanne (p.138), etc.
 

La place manque pour décrire tout le contenu chatoyant et infiniment varié de cet ouvrage attachant que l’on ne peut que feuilleter avec un grand sourire.
 

On notera tout de même, et c’est trop peu connu, que Gérard Bousquet est le tout premier photographe français à avoir consacré un reportage à un jeune chanteur hollandais immigré à Paris, à qui Barclay a donné sa chance : Dave (deux photos de 1968 : p.78 et 79, respectivement dans l’escalier du métro parisien et à Montmartre).
 

Et toutes les personnalités du spectacle de l’époque se retrouvent dans ce recueil, ou presque : Adamo, Antoine, Aznavour, Bécaud, les Charlots, Christophe, Julien Clerc, Dani, Joe Dassin, le regretté et ultraphotogénique Delpech (voir sa parodie hilarante de Lennon et Yoko Ono au lit devant les photographes, p. 81, le chanteur de -très grand-charme arborant pour l’occasion les lunettes rondes du bientôt ex-Beatles !) , Claude François, Michel Fugain, Gainsbourg (avec Claude François -une surprise, p.106 !) France Gall, Il était une fois, Herbert Léonard, Enrico Macias, Monty, Annie Philippe, Michel Polnareff, Dick Rivers, un Sardou d’avant la gloire, Pierre Vassiliu, etc.
 

Et quelques chanteurs importants pour les années 70 : Mike Brant, William Sheller, Alain Souchon.
 

Une grande chanteuse anglaise, pour qui le photographe ressent un vrai penchant (compréhensible) : l’explosive Julie Driscoll.
 

Pour Polnareff, la photo en p.179 le montre en 1968 en séance d’enregistrement avec une vieille dame, et…un balai posé à côté du chanteur !
Insolite mais cela correspondait à un «concept» pour le moins original.
La dame âgée n’est autre…que la concierge de Gérard Bousquet, emmenée auprès du chanteur qui enregistre un titre assez irrésistible et que seuls ses fans acharnés connaissent : Pipelette !

 

QUELQUES PERLES
 

Pour clore cette chronique, et toute question de goûts musicaux mis à part, on précisera que certaines photos clignotent véritablement et constituent de véritables petits chocs de beauté pure et quasi sans apprêts.
 

Un «portrait glamour» selon la légende -ô combien pertinente -d’une vamp : Nicoletta (p.169), et deux autres chanteuses très rarement montrées aussi rayonnantes voire flamboyantes : Michèle Torr (p.205) et un portrait renversant de Sylvie Vartan (p.208) : yeux de biche et sourire découvrant ses adorables petites dents de lapin ! Mais on sortira également du lot deux chanteurs pour ce spécial coups de cœur.
 

Deux photos de Nino Ferrer au vert (p.97 et 98), la seconde étant un portrait émouvant du très, très grand chanteur aux idéaux trop exigeants pour le petit monde de la variété populaire. Une classe folle, un charme à tomber au couteau, un talent renversant et une insatisfaction profonde qui finira par avoir raison de lui.
 

Grande photogénie et évidemment un talent à l’avenant, tout comme pour Nino donc : Hugues Aufray. Plusieurs photos prises dans diverses circonstances, mais mention spéciale peut-être -toute subjectivité assumée -pour le portrait au cigare (p.35).
Dans le style baroudeur viril, mais aux traits fins.
 

CONCLUSION PAR HUGUES AUFRAY !
 

Hugues Aufray nous fait l’amabilité de fournir la chute de cette chronique ! Il est l’auteur de la préface, intitulée «Les magiciens». On le cite, à propos des photographes en général…
 

«Observateurs, patients, arrêtant le temps sur une attitude, une émotion, un regard…ils nous aident à retrouver nos traces ! Ils offrent surtout du rêve à des milliers de gens… (…) Oui, les photographes sont des magiciens.»

Nouveau monde éditions - 9782369424437- 39 euros

HUGUES AUFRAY (…et CHRISTIAN NAUWELAERS)