"Il faut s'adapter". Sur un nouvel impératif politique

Jean-Luc Favre - 16.12.2019

Livre - Barbara Stiegler - société adaptation - animal social


ESSAI – Tout commence par un malentendu terminologique et sémantique. « On appelle l’adaptation et pour simplifier, le processus de modification d’un objet, d’un organisme vivant, d’une organisation humaine de façon à rester fonctionnel dans de nouvelles conditions ainsi que le résultat de ce processus. » 



 
Vaste programme en effet, qui touche aussi bien les sciences, la culture, que les changements climatiques et la psychologie en passant par la biologie, la physiologie et l’ensemble des techniques et des technologies et bien entendu le politique. En clair un immense chantier en vrac qui semble ne pas avoir de fin et dont la régulation et globalisation synthétique posent inévitablement des problèmes de tous ordres à commencer par leur vulgarisation au sein d’une pensée clarifiée et audible pour le plus grand nombre.

Or et cela n’étonnera, guère un tel débat conditionné dans les faits ou faisant l’objet d’hypothèses ou d’expertises en cours est bel et bien d’actualité comme en témoigne l’ouvrage cinglant de la philosophe Barbara Stiegler intitulé Il faut s’adapter et qui finalement tombe à pic dans une conjoncture particulièrement bouleversée. Avec à la clé un mot d’ordre en quelque sorte, « l’adaptation doit venir des individus et des populations. Un sens pour la vie et pour les hommes est donné inexorablement contre lequel rien n’est vraiment possible » et/ou tout devient finalement impossible par la force des choses.

Mais qu’est-ce à dire au juste si l’on considère depuis les années 30, un modèle d’évolution sociétale quasi planétaire qui a inspiré les courants de pensée les plus contestables parfois ou collants au mieux aux réalités de l’époque, on songe par exemple au colloque de Walter Lippmann de 1938 à Paris, considéré à juste titre comme l’acte de naissance du nouveau libéralisme ou néolibéralisme.

Depuis cette date fatidique, l’idée a fait son chemin avec ses défendeurs et ses pourfendeurs, jusqu’à l’histoire récente, et qui pose évidemment le problème majeur de la gouvernance avec parfois les résultats brutaux que l’on connaît ; soit une situation économique, sociale, politique est maitrisée pour une durée donnée et tout va bien pour la tranquillité des peuples, soit elle ne l’est pas et rien ne va plus. Il faut savoir alors également contourner les lois, si l’on veut survivre individuellement au sacrifice collectif au sein d’un État qui n’est plus vraiment providentiel.

De ce point de vue certes détourné, Barbara Stiegler qui fait preuve ici de magnanimité contenue, revoit de manière lucide les maux actuels de notre société en interrogeant du même coup les sevrages philosophiques de la démocratie.
 
Mais il appartient dans un premier temps de vaincre l’inéluctable en contournant les fatalismes et les idéalismes propres à falsifier et corrompre les passions, avec en soubassement la recherche d’un bonheur hypothétique qui aurait pour mérite de tenter de « devenir soi », sans plier sous les contraintes de régimes absurdes souvent mal identifiés sur le plan des « idéologies » encombrant le quotidien et en délibérant outrancièrement sur des modes arbitraires et mortifères de gouvernance.

Tout en reconnaissant ici, que l’État joue parfois un rôle majeur et régulateur « afin d’accompagner les populations vers cette destination finale » à condition que ce long voyage ne soit pas une fois de plus un simple leurre ou une pirouette incapables de contourner les obstacles.

C’est pourquoi l’auteure avance aussi que le droit nourrit la société en édictant les règles du jeu, même si à un moment donné les populations perdent partiellement leur autonomie et leur capacité à choisir leur destination. Dans ce processus d’adaptation, elle montre aussi combien précisément notre vision politique de l’éducation, la santé, l’environnement, la protection sociale, etc.. Doit être avant tout structurante en combinant les motivations collectives et les rythmes politiques.

Pour Walter Lippmann d’ailleurs, « une bonne loi n’est pas seulement celle qui satisfait le mieux la vie matérielle des hommes, il faut aussi qu’elle lui apporte une harmonie intérieure », sans accroitre les inégalités et la fracture sociale cela va de soi. Or aujourd’hui il semblerait que ce soit l’inverse qui se produit, du moins les événements le laissent penser. Pourtant ce n’est pas une nouveauté si l’on considère la gravité de certaines situations antérieures.

Affirmer que tout va mal serait mentir, mais c’est plutôt le « courant de pensée » qui n’est plus au rendez-vous. Il s’est perdu en route ! À moins de retrouver ou de réhabiliter un certain « ordre » (ou idée de l’ordre) capable de nous sauver du pire. « Ce qui était possible pour les petites cités grecques à la limite pour les États-nations ne l’est plus par temps de mondialisation. » Sujet à débattre ! 


Barbara Stiegler — « Il faut s’adapter » ; sur un nouvel impératif politique — NRF/Gallimard — Barbara Stiegle — 22 €
 


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