Impossible de grandir : quelle place pour les enfants illégitimes ?

Cécile Pellerin - 16.09.2013

Livre - enfance - abandon - Sénégal


La lecture de ce livre s'est révélée étrange et instable, parfois émouvante et sensible, parfois plus délicate, lente et presque lassante. Mais elle est pourtant restée, globalement, attrayante et exigeante grâce sans doute à une écriture expressive et imagée, subtile, même musicale ; parsemée d'expressions drôles, où l'autodérision, la rage mais aussi la fragilité de la narratrice explosent avec talent et force, même si, ça et là quelques longueurs ont ralenti le rythme de cette lecture.

 

Ce roman, d'inspiration autobiographique, met en scène la narratrice, Salie, invitée à un dîner chez son amie, Marie-Odile. Un repas familial avec peu de convives mais qui la plonge dans un grand désarroi et beaucoup d'angoisse.  « Dès que je pensais à l'invitation, mon cœur s'emballait à me fendre les flancs. » Salie n'aime pas aller chez les autres et pendant plus de 400 pages, elle va s'efforcer de révéler pourquoi le cadre familial est un blocage, évoquer avec sensibilité des moments de son enfance qui ont construit la femme adulte qu'elle est devenue, avec ses failles, ses peurs et ses tourments. Elle va tenter de faire comprendre au lecteur sa phobie des invitations à domicile, faire son (auto) analyse, exprimer son vrai combat, maintenant adulte, avec la petite fille qui sommeille toujours en elle, l'empêche encore de trouver l'apaisement  et la sérénité dans sa vie actuelle.

 

« Il faut toujours que le passé vienne nous mordiller les mollets ».

 

A travers son histoire, qu'elle délivre, à la fois avec  tendresse et fureur, c'est aussi le quotidien des enfants illégitimes du Sénégal, rejetés par leur mère, exploités par leur famille, mal considérés par la population locale, dénigrés de tous, qu'elle relate sans détours. Enfant du péché, fille du diable (« domi-haram, fille de Sheitan »), Salie est élevée et choyée par ses grands-parents, mais ignorée par sa mère et harcelée par son oncle et sa tante. Une petite fille, en mal de repères, qui se construit sur le désamour et l'humiliation, devient adulte  sans pouvoir se défaire de ses souffrances intimes ni du traumatisme de n'avoir jamais pu prononcer les mots « papa, maman », d'être quelque part orpheline, de ne pas pouvoir grandir dans le respect de soi-même.  « Papa, maman et les enfants, en famille, je n'avais jamais su ce que cela voulait dire concrètement ».

 

Une enfance spoliée, une mise à l'écart qui ne lui permettent pas, adulte, de se sentir libérée et rassurée. Elle vit encore dans la peur de ses actes et cette introspection, à travers la voix de cette petite fille, va progressivement lui permettre de « grandir », d'affronter ses angoisses, d'exorciser son malaise, parfois avec une rage prononcée, une volonté de régler ses comptes avec une famille mal-aimante ; parfois avec drôlerie et dérision (pour ne pas sombrer) mais aussi avec douceur et bienveillance lorsqu'elle ravive, notamment, l'amour de ses grands-parents envers elle, ses protecteurs.

 

Par l'écriture, également,  (« C'est avec la plume que je perce un trou dans tous les couvercles au-dessus de ma tête ») qui l'occupe de nombreuses nuits, elle panse ses plaies, amenuise sa douleur, exerce sa propre thérapie sans l'aide d'un psy (« l'arnaque de ce siècle […] Ruminer pour ruminer, je préfère ruminer sans me ruiner »),  parfois, il est vrai, en s'éloignant un peu de son lecteur mais sans jamais vraiment l'abandonner. Sur  les côtes de Niodior,  en effet, le lecteur fait toujours escale avec plaisir, découvre des paysages et un village empreints de couleurs, écoute des musiques qui sentent le sable chaud, goûte au lait de coco, se promène le long des marais salants, se repose à l'ombre des palétuviers, se plait à partager les sorties en pirogue avec le grand-père, « à humer l'air du bras de mer » ou les discussions avec la grand-mère, les rêveries de la fillette, les instants de bonheur d'un exotisme doux et attachant. « La Petite, son monde avait un visage : celui de sa grand-mère. Son monde avait une musique rassurante : la voix de sa grand-mère. Pour résister aux vagues de la vie, elle avait un rocher auquel s'accrocher : sa grand-mère. La Petite, son ciel devenait sombre sans le sourire éclatant de sa grand-mère. La Petite n'avait qu'une boussole, le regard avisé de sa grand-mère. »

 

Une dualité adulte-enfant qui oscille, se renforce puis s'atténue au fil des pages, à mesure que la narratrice se retourne sur son passé, « fait face aux loups » et accepte enfin « cette petite avec sa mémoire névralgique ».

 

Par ses lectures (Dagerman, Schiller, Goethe Senghor, Baudelaire, Yourcenar, Hugo…), sa colère, sa puissance à résister et l'amour de ses grands-parents, leurs valeurs propres, Salie, peu à peu  se (re)construit et peut alors devenir adulte. Et une brillante écrivain.