Impurs : tragédie familiale et folie ordinaire en Californie

Cécile Pellerin - 28.06.2013

Livre - famille - folie - haine


Après les îles glaciales de l'Alaska, Sukwan et Caribou, David Vann déroule cette fois-ci son histoire au cœur de la Californie, dans une chaleur étouffante et sèche. Une histoire, tout aussi tragique que les précédentes,  peut être moins  incorporée dans la Nature hostile mais où l'éclatement inévitable de la cellule familiale  se transforme de nouveau en une tragédie sombre et féroce, une folie meurtrière, pressenties dès les premières pages et intensifiées au fil de la lecture jusqu'au chaos final.

 

Un livre éprouvant, terriblement anxiogène, qui met les nerfs à vif, crée le malaise mais dont le lecteur, pourtant, ne peut se détacher, prêt à supporter le dégoût que lui inspire ce huis-clos torturé et abject, détestable et horrible, sans lueur d'espoir, intensément noir.

 

Galen est un jeune homme de 22 ans, mal dans sa peau, prisonnier dans un monde sans hommes, de sa mère, possessive et tyrannique (« elle avait fait de lui une sorte d'époux, lui, son fils ») et de la « mafia », sa tante Helen et sa cousine Jennifer. Une vie d'ennui, sans possibilité d'études universitaires, rythmée par les visites quotidiennes à la grand-mère maternelle (placée dans une maison de retraite, en proie à la maladie d'Alzheimer), par ses lectures New-Age et sa méditation,  et par ses désirs sexuels refoulés en une activité intense de masturbation.

 

Une existence sordide dans une atmosphère accablante et étouffante où la chaleur accentue la promiscuité des corps, le vice et mène à la folie, au désordre. « Ils vivaient dans une énorme vallée aride, une zone désertique, la Vallée Centrale de Californie, et il espérait une tornade, un vent sec brûlant qui gagnerait en puissance sur quatre cents kilomètres et traverserait le verger de noyers pour faire exploser la maison.»

 

Une escapade de la famille dans une cabane en bois scelle le destin fatal des protagonistes, resserre l'étau dans lequel Galen va sombrer progressivement et annonce le drame inexorable, la force de l'atavisme à laquelle le héros n'échappera pas. De déchirements en règlements de compte, chacun, à sa manière, exprime ses rancœurs et ses blessures, ses frustrations.  

 

Une famille soudée par la violence. D'abord Helen, la tante jalouse et cupide, mal aimée de sa mère puis la cousine Jennifer, extrêmement perverse, nymphomane et manipulatrice et enfin la mère de Galen, détestable dans sa façon d'empêcher l'émancipation de son fils.

 

La balade tourne vite au pugilat et le retour hâtif à la maison amorce la 2e partie du roman, celle qui va précipiter le héros dans la démence et réduire à néant toute issue salutaire. « Si seulement il pouvait exister un moyen de vomir sa famille, de ne plus jamais les avoir en lui […] Galen voulait être en paix avec sa mère. Il voulait être en paix. Mais dès qu'il s'approchait d'elle, il avait envie de la tuer.»

 

Même si les méditations de Galen, dans cette seconde partie, (à la recherche de son soi supérieur) semblent un peu longues et lassantes,  si les citations de Siddharta ou du prophète Khalil Gibran  échappent  à l'intérêt du lecteur, la précision effrayante avec laquelle David Vann explore l'âme de son héros et décrit son parcours initiatique continue d'impressionner. « Je suis jardinier. Je plante une famille. Et quand toutes les fleurs se seront épanouies, j'y verserai de l'essence et je gratterai une allumette. Et ce sera la liberté, enfin. »

 

Même éprouvé,  voire épuisé, le lecteur n'abandonne pas. Pas encore. Mais ça et là, une petite déception le gagne ;  au final le rythme est moins intense, l'effet de surprise, comme atténué  surtout s'il a d'abord été lecteur fanatique de Sukwan Island.