Itinéraire d'un poète apache : un Rimbaud moderne dans l'Amérique des années 1990.

Julien Pessot - 04.11.2013

Livre - Amérique - Jeunesse - Artiste


« Nous avions déjà perdu la partie. Depuis bien longtemps ; en fait, depuis le premier jour. »

 

Dense, vaste, exalté et mesuré à la fois

 

C'est d'abord l'histoire d'un Rimbaud moderne qui aurait troqué les essais zutiques et le Paris bouillonnant de 1870 pour le grunge et la Californie déglinguée de 1990. Fidèle à la vision claudélienne, Guillaume Staelens rejoue le portrait d'un mystique à l'état sauvage en le jetant dans le grand flottement moral de la fin de la Guerre Froide : « l'ours russe agonisait dans les ruines et les râles : le patriotisme américain n'était pas un vain mot. Même pour des adolescents ricaneurs la bannière étoilée était une divinité antique. Les mots maladroits exaltaient le Land of Freedom. »

Pourtant, vingt ans après la mort de Jimmy Hendrix, « Le vent de la révolte était bien tombé.»

 

En cette fin de cycle où chacun proclame « la fin de l'Histoire », où l'on célèbre la victoire de la liberté et de son pays chantre, toutes les voies sont closes. « L'époque était déjà au recyclage, mais tout de même.» Tout devrait rester à faire. Or, rien n'est possible désormais, encore moins pour l'adolescent insoumis, métis, ivre de créativité, de rébellion et d'espaces. « L'Amérique avait été le refuge des utopistes et des rêveurs. Il était toujours possible d'y réinventer sa vie, quitte à se réfugier au fin fond de la forêt de Walden. »

 

Nicholas Stanley est un personnage qui arrive après Mark et Daria de Zabriskie Point, qui eux avaient encore la faible chance de pouvoir s'aimer, de se réfugier dans le désert et de croire à un changement véritable. Mais « Les fins de cycle génèrent les plus grands cynismes comme les plus grands abandons. » Il n'y a plus de place de libre : chacun est contraint de se trouver un rôle, de faire partie du système, les marginaux étant vécus comme la plaie ultime.

 

Pour le métis, né d'un richissime héritier wasp, jouisseur toujours absent, et d'une mère indienne, déracinée et résignée, comme pour les immigrés, boat people, latinos, rockeurs, graphistes, bavards, déçus, désenchantés, révoltés, engourdis, désoeuvrés, vivre réside dans la fuite permanente, de ville en ville, de milieu en milieu, de squat en squat, avec l'espoir de découvrir, peut-être, des personnes, des messages, ou de retrouver la Nature, originelle, belle, cruelle. Et toujours au bout du chemin, la drogue, séduisante, ultime prison des esprits rebelles parce que « L'oubli de la réalité faisait partie du trip ».

 

« Les empires aiment jouer à l'innocence. »

 

Itinéraire d'un poète apache est donc l'histoire d'un météore. Nicholas Stanley est l'un des personnages les plus abouti de ce début de XXIe siècle, dans la lignée de ces grands exaltés qui, toujours, arrivent trop tard : les Julien, Fabrice, Bardamu, Gilles, ces ultimes romantiques désabusés sans nouvelles terres à explorer, plein de rêves et d'enthousiasmes d'un autre temps, ceux qui arrivent après les grandes révoltes, qui observent avec retard les grandes secousses de l'histoire depuis des sociétés conformistes, tout en rêvant d'en vivre, enfin, les dernières heures.

« Gagner un gros paquet de fric. C'était ce qu'ils appelaient être dignes de leur pays. Quatre ans après le Lundi noir, l'avidité retrouvait ses lettres de noblesse. Fringues de marque et roulette boursière constituaient les cariatides de la nouvelle aristocratie. Nul appaloosa ailé ne traversait ce désert spirituel. Je le guettais, mais en vain. »

 

Il est sourd au silence, uniquement porté par le désir de révolte, « l'esprit de sédition réjouissant » - en cela il est très américain. Il se construit autour de slogans glanés ça et là dans les livres ou les chansons les plus troublantes, qui contribuent le plus à « forcer les consciences » : nevermore, I'd rather not, nevermind… Le rock a remplacé la rhétorique, le cinéma la poésie.

 

« J'étais naïf et intense. », convient-il. C'est un épileptique à la Al Pacino de Needle Park, qui vit « au son métallique de ces énervés », Patti Smith, Nirvana, Smashing Pumpkins, Poe, Lovecraft, les comics. C'est un de ces personnages qui ne peuvent rester en place et qui sont contraints, inéluctablement, à basculer dans un précipice ou dans l'autre : d'un côté, la fuite autodestructrice ou le repli total à la Thoreau, de l'autre la résignation et la soumission aux valeurs triomphantes des Reagan, Bush, des yuppies. Mais cette « authenticité » est désormais inatteignable - mais l'a-t-elle jamais été ? Nicholas Stanley se raccroche aux visions de fin du monde soufflées par un shaman apache, en attendant une explosion finale, à la Carpenter ou à la Kubrick, qui soufflera le masque cynique de cette société étouffée par la pollution et sa cupidité autodestructrice. C'est à cette conviction ténue que se raccroche désespérément le personnage, l'image de Cronos mangeant ses propres enfants, de la chute de la maison Usher, d'un cataclysme final à la Emily Brontë ou à la Stephen King.

 

 

 

La clarté du roman

 

Guillaume Staelens cite beaucoup Edgar Allan Poe, mais il est surtout un très grand lecteur de Melville. Son personnage traverse l'espace d'est en ouest, de la Californie à New York, du nord au sud, du Québec, du Yukon à l'Argentine, les sociétés de part en part, de l'exclusion extrême des junkies du Bronx aux castes jubilantes de Los Angeles. Il saisit son personnage en perpétuel mouvement dans une écriture parfaitement cadrée, géométrique même. Il y a, sous le feu, une recherche formelle extrême qui, par le biais de la citation, de la coupe chirurgicale, canalise les délires de la drogue et annihile les penchants égoïstes. L'écriture n'est là que pour recenser et tenter de suivre son personnage. Elle ne précède pas ses actions, elle témoigne seulement. Elle capte sa vie, de ses échecs, ses rancoeurs, ses rares merveilles : les femmes, les espaces vierges, la musique.

 

Ainsi, la quête de la vigueur primitive, de l'authenticité originelle, ne veut pas verser dans l'épanchement narcissique. « La nature était un ravissement. Chaque végétal était à fleur de roche, prêt à palpiter. En se rapprochant du pôle Nord, l'horizon était plus aride, plus minéral, plus poétique. Et surtout mieux préservé de la prédation humaine. Les paysages y étaient comme au premier jour, sans altération ni dégradation. »

C'est le moi spontané, sincère, vivace seul qui compte. Le moi insaisissable.